Goliath de Frédéric Tellier
Caroline Dubois / SINGLE MAN

Cinq ans de recherche et d’écriture ont été nécessaires à Frédéric Tellier pour donner vie à son troisième long métrage qui s’appuie sur quatre tendances majeures.

Un film engagé

La genèse de Goliath remonte précisément à 2013. Frédéric Tellier est alors en pleine écriture de son premier long métrage L’Affaire SK1 quand il tombe sur divers ouvrages qui lui donnent envie de creuser la question des pesticides. « D’abord comme citoyen avant même de penser en faire un film. Car il n’y a pas toujours une bonne histoire à raconter à partir d’un bon sujet. » C'est son producteur Julien Madon qui l'y incite. Et Tellier s'embarque alors dans cinq années d'enquête approfondie, réussissant même à rencontrer des lobbyistes repentis pour nourrir son propos. « J’avais besoin de comprendre les tenants et les aboutissants de cette question des pesticides par- delà le choc que j’avais ressenti et qui a impacté mon quotidien. » Il y aussi le désir d'être incontestable sur les faits décrits, pour ne pas être enfermé dans la case militant... tout en assumant l'aspect engagé du projet. « Moi, ce qui me tue, c’est comment des hommes dits civilisés peuvent, au nom du profit, provoquer autant de tragédies en mentant éhontément. Je ne me sens porte- étendard de rien mais je crois, pour l’avoir vécu, qu’un film peut bouleverser une vie. Et c’est ce qui m’a animé pour faire de Goliath un film de combat. »

Un film pédagogique

Comment faire partager ce qu'on a soi- même ressenti ? Cette question, Frédéric Tellier se l'est posée à chaque étape de Goliath. Une oeuvre ouvertement tournée vers le public où il fallait manipuler des échanges parfois abscons en rendant le tout compréhensible sans le simplifier. Avec Simon Moutaïrou, il construit un scénario comme une mécanique de précision pour ne pas perdre un des personnages en route (un avocat, la compagne d'un homme atteint d'un cancer créé par les pesticides et le lobbyiste d'une grande société agro- alimentaire pour ne citer que les principaux) mais sans pré- mâcher le travail d'un spectateur qu'il tient en haute estime. Pendant 20 minutes, on ne sait ainsi pas précisément de quoi il sera question dans Goliath. « J’adore comme spectateur quand un film ne me donne pas tout tout de suite. Je voulais qu’on fasse connaissance avec les personnages avant le sujet. Car ils sont la porte d’entrée du récit. On peut en adorer certains, en détester d’autres, changer d’avis en cours de film. Je n’impose rien. Je donne des outils pour que chacun se crée son propre puzzle. »

GOLIATH: UN FILM ENGAGE ET ENGAGEANT [CRITIQUE]

Un film d'acteurs

« Je suis amoureux des acteurs ». Chez Frédéric Tellier, cette phrase sonne comme un cri du cœur. « Ils ont comblé tant de vide dans ma vie personnelle, plus jeune. Quand j’allais mal, je cherchais des réponses en eux comme dans des livres. Donc comme réalisateur, j’aime leur faire confiance. Je déteste d’ailleurs l’expression « diriger les acteurs ». Je me sens avant tout comme un compagnon de route privilégié. C’est moi qui suis le maître du jeu évidemment et qui possède toutes les cartes en main mais j’aime me fier à leur instinct et leurs propositions. » Y compris bien en amont du tournage où, geste peu habituel dans la fabrication d’un film, il a laissé, pour Goliath, Pierre Niney, Gilles Lellouche et Emmanuelle Bercot choisir qui ils incarneraient à l’écran. « Je n’avais qu’une certitude : je voulais ces trois acteurs- là et comme j’ai d’emblée perçu leur envie de choisir qui ils incarneraient, je leur ai spontanément laissé cette latitude. » Avant, avec Simon Moutaïrou, pendant trois mois, de refaçonner sur mesure les personnages pour chacun. Ce parti pris est aussi une manière de faire définitivement éclater le carcan du pur film à sujet et l’idée d’un cinéaste démiurge traitant les comédiens comme de simples marionnettes. Chez Tellier, depuis ses premiers téléfilms, ils sont au centre du jeu.

Un film sous influences

Le film de lanceur d’alerte est un genre en soi aux Etats- Unis, des Hommes du Président à Dark waters en passant par Révélations ou Erin Brockovich. Mais s’il est amoureux comme spectateur de ce cinéma- là avec lequel il a grandi, son Goliath ne s’est pas construit sous cette influence- là. « Je m’inscris davantage dans un courant qu’on a pu connaître en France avec Yves Boisset, Costa- Gavras ou le I comme Icare de Verneuil. » Comme le symbolise la présence dans un second rôle, essentiel au récit, de Jacques Perrin, acteur et producteur de Z. « Pour moi, c’est le Roi des cinéastes, des producteurs et des acteurs engagés. Et j’ai voulu lui confier un personnage de repenti qui a été du mauvais côté des choses mais en a pris conscience et s’en est détourné. Le sage de l’histoire car il a déjà tout vécu et sait l’échec inéluctable de certains combats que va consulter l’avocat que joue Gilles. » Et Perrin a immédiatement accepté. « Quand il m’a expliqué que ce rôle incarnait tous les combats de sa vie au cinéma, ça m’a bouleversé. Et à l’écran, je trouve que Jacques trimballe avec lui tous les personnages qu’il a pu incarner et qui ont nourri mon envie faire un jour du cinéma en général et Goliath en particulier. » Comme une boucle qui se boucle. En majesté.