Tout Simplement Noir
Gaumont Distribution

Avec Tout simplement noir, Jean-Pascal Zadi et John Wax signent un mockumentaire sur un gentil nigaud qui tente de monter une marche des fiertés noires. Une parodie hilarante doublée d’un objet politique qui tombe à pic.

Après son succès en salle et ses deux nominations aux César 2021 (dans les catégories meilleur espoir masculin et meilleur premier film), Tout simplement noir a été une des belles histoires de l’année 2020 au cinéma. Alors que le film est diffusé ce soir sur Canal Plus, nous vous proposons de lire l’interview que nous avait accordé les deux réalisateurs du film, Jean-Pascal Zadi et John Wax, parue à l’origine dans le numéro 506 de Première.

Il y a ceux qui jouent la sécurité quand ils conçoivent leur premier film. Et puis il y a les autres. Avec Tout simplement noir, Jean-Pascal Zadi et John Wax font un « tout- en-un » assez improbable : un mockumentaire avec comme héros un acteur inconnu, un titre en hommage à un groupe de rap des 90s et comme sujet la fameuse « question noire » en France. Forcément, ça semble un peu (beaucoup) casse-gueule dit comme ça. D’autant qu’on suit les pérégrinations d’un doux débile (Jean-Pascal Zadi) qui, pour lancer une « marche des Noirs » en plein Paris, enchaîne à peu près toutes les bourdes les plus gênantes possible. Mais à cela vient s’ajouter une avalanche de guests, dans leurs propres rôles, d’Éric et Ramzy à Jonathan Cohen et Fary en passant par Fabrice Éboué, Lucien Jean-Baptiste ou encore Mathieu Kassovitz – la liste est non-exhaustive, sinon on en aurait pour six pages. Tous mettent la main à la pâte ; dire qu’ils ont accepté d’égratigner leur image relève de l’euphémisme. L’autre grosse surprise, c’est la science de la comédie entre potes de JP et John, sales gosses biberonnés au rap (l’un est un ancien MC, l’autre tournait des clips) qui en ont retenu un sens de la punchline, du système D et de la spontanéité plus que bienvenus dans le paysage de la comédie française de 2020. Rencontre avec deux têtes pas si brûlées que ça. 

Tout simplement noir : une comédie hilarante et ô combien d'actualité [critique]

PREMIÈRE : Comment vous êtes-vous lancés dans ce projet ?

JEAN-PASCAL ZADI : J’avais un propos à tenir, un truc que je voulais dire, absolument. J’avais fait mes petits nanars dans mon coin : Cramé, African Gangster, Sans pudeur ni morale [« street-films » distribués directement en DVD, parfois de la main à la main], mais ça, c’était mes mixtapes. (Rires). Ça m’a juste prouvé que c’était envisageable de passer à la réalisation. Pareil pour les clips de rap. 

JOHNWAX : On a un peu le même parcours, on a commencé à filmer les potes, les conneries, les clips de rap. On est rentrés dans le ciné comme ça. Quand on s’est mis à parler du film, chacun rebondissait naturellement sur les conneries de l’autre. C’est devenu évident de le faire ensemble. En plus, JP est de tous les plans, donc techniquement ça aurait été dur de réaliser tout seul. 

Le principe du mockumentaire était là dès le départ ?

JW : C’est un genre qu’on adore : Inside Jamel Comedy Club, I’m still here... Ce n’est pas populaire en France mais on kiffe. Ça te fournit un cadre qui colle au réel et t’empêche de partir trop loin dans la fiction. 

JP : Comme on savait qu’on n’aurait pas un budget de malade, niveau production c’était plus simple. Niveau ton, ce qu’on aime dans le mockumentaire c’est l’impression d’immédiateté : tu regardes et t’es dedans tout de suite. 

JW : Et les regards cam ! Quand tu as une tête comme JP qui...
JP : C’est-à-dire « une tête comme JP » ? 

JW : Quelqu’un de plutôt mignon. (Rires.) Ça fonctionne tout de suite. 

Certains guests sont vos potes mais d’autres non, et pourtant ils n’hésitent pas à se moquer d’eux-mêmes. Comment les avez-vous convaincus ? 

JP : À partir du moment où ils adhéraient au message, rire de leur image ne posait plus de problème. C’est pour ça qu’on a pu aller très loin avec certains, notamment Mathieu Kassovitz. Je l’ai capté dans un bar, je lui ai parlé, il a accroché à l’idée d’un « réalisateur tellement perché et passionné qu’il ne se rend pas compte des horreurs qu’il dit », c’était OK. Par contre, le jour du tournage, en rentrant dans les détails du dialogue et des gestes, il a dit : « Je ne peux pas faire ça, les gars. » (Rires.) 

JW : Au final, il s’est prêté au jeu, il savait que c’était de la déconne bienveillante, et non pas pour le faire passer pour un enculé. 

JP : En filigrane, sa scène aborde l’aspect anthropologique, les fantasmes autour du corps du Noir, comment celui-ci est vu par les Blancs. 

Le côté « white savior » poussé à son paroxysme...

JP : Exactement, c’est le type tellement dans sa cause qu’il est déconnecté. Évidemment c’est drôle, mais derrière il y a le passé colonial de la France, l’Exposition universelle... Dans les projections de presse, les gens ne savent pas toujours comment le prendre. Quand il me mesure le nez [Kassovitz joue un réalisateur qui caste son nouveau film sur l’esclavage et, à un moment, se met à adopter des gestes rappelant les rituels des esclavagistes], certains sont dans un malaise absolu, mais d’autres rigolent. Et au fond, c’est pour ça qu’on a fait le film. 

JW : Certains comédiens pouvaient enfin exprimer des choses qu’ils n’ont pas l’occasion de dire avec d’autres rôles ou en interview. Aborder des sujets qui les intéressent. Tout le monde a eu un salaire identique. Ils sont vraiment venus pour nous soutenir. 25G [rappeur qui fait une courte apparition] a gagné la même chose que Fabrice Éboué. Certains ont même refusé d’être payés, mais contractuellement ce n’était pas possible. 

JP : On n’a pas pris ces guests au hasard. Chacun représente une thématique. Claudia Tagbo, c’est le jugement que certains Noirs portent sur les artistes noirs, Fadily Camara, c’est la position de la femme noire dans la société, Éric Judor, c’est le métissage... C’est comme ça qu’on a fait le casting et chacun venait défendre une idée. Ça ne s’est pas fait dans l’autre sens. C’est ce que j’expliquais aux gens quand je les appelais. Je me souviens avoir dit à Éric : « J’ai envie de parler de ce thème, est-ce que tu te sens métis, noir ou blanc, est-ce que cette question a un sens ? Viens, on va rigoler avec ça. » Comme on n’a jamais trop su concrètement ce qu’il était, ça correspondait bien. (Rires.) D’ailleurs Ramzy m’a dit a posteriori : « Tu ne pouvais pas lui faire plus plaisir qu’en lui demandant d’aborder cette question, ça le passionne. » 

C’est vrai qu’il aborde souvent ce sujet dans Platane.

JW : Voilà. Cette démarche a permis aux comédiens d’apporter quelque chose de personnel à chaque thème traité. 

Tout simplement noir
Gaumont

Il y a eu beaucoup d’impro ?

JW : On savait où on allait, il y avait une ligne directrice, mais quand tu as des Ferrari entre les mains comme Ramzy et Jonathan Cohen, tu les laisses s’approprier la scène. 

JP : On avait écrit le début et la fin de chaque séquence, le thème. John gérait le truc pour que ça ne parte pas dans tous les sens, mais chacun l’enrichissait, surtout cette séquence avec Ramzy et « les Arabes » : on parle d’Arabes, mais en réalité il existe une disparité folle, et avec un Juif au milieu, ça ne veut plus rien dire... 

JW : De plus, dans cette séquence, ce qui se joue c’est la confrontation Noir/Arabe, les deux victimes de racisme qui sont, dans ce cas, totalement intolérantes entre elles.
JP : Ce qui était intéressant à chaque fois, c’était de partir d’un prisme ou d’un terrain basique, avec lequel tout le monde est d’accord, mais de le casser directement après. C’est le ton général du film : est-ce que le regard qui nous semble évident sur les minorités est vraiment justifié? On prend un archétype et on le casse en deux. 

Ça demande énormément d’autodérision. Vous avez essuyé des refus ?

JW : Certains ont dit oui puis, quand le projet s’est concrétisé : « Finalement je n’aime pas la séquence, je ne peux pas dire ça, je n’ai pas envie... » Je pense que certains se sont bloqués, et ont flippé par rapport à leur image.
JP : C’est pour ça qu’il faut remercier les acteurs, Claudia Tagbo, Lucien Jean- Baptiste, Fabrice Éboué, Joey Starr et surtout Fary, qui a eu l’intelligence de jouer avec son image.
JW : Lui, c’est un personnage créé de toutes pièces, ça va tellement loin qu’il n’a strictement rien à voir avec le vrai Fary. On en a fait le pire des connards ! 

Ce principe des célébrités qui se réapproprient les critiques, on a l’habitude de le voir aux États-Unis, mais pas trop en France. 

JW : On est des « Cainris » mon pote! (Rires.) 

La scène Ramzy/Jonathan Cohen, c’est pratiquement du South Park et les regards caméras font très The Office... 

JW : Les trucs comme The Office, c’est évident. Mais je ne sais pas si ce sont des « influences ». Ce qui nous a vraiment inspiré, ce sont les véritables discussions, très connes, qu’on a entre potes. Les soirées chez Ramzy, etc. 

JP : On voulait illustrer notre propre langage. On sait que ça a déjà été fait, dans Spinal Tap notamment. Mais on n’est pas des gros cinéphiles. Et au fond, on s’en bat un peu les couilles. 

Vous ménagez, malgré tout, des moments sérieux au milieu de tout ça. 

JP : C’était important de ne pas faire une comédie où à la fin, comme dit Marc Vadé [le directeur des productions de Gaumont], tu penses juste : « So what? » Si t’es à fond dans le gag façon Y’a-t-il un pilote dans l’avion ?, tu n’arriveras pas à transmettre un message. Et vu le sujet, il fallait alterner : tu rigoles et, surprise, tu places une référence à la libération de Paris, ce moment où, en 1944, on a empêché les tirailleurs de défiler sur les Champs. Tu prends cette dose de sérieux et quand tu rigoles à nouveau, ça marche encore mieux, grâce au mélange. 

Tout simplement noir
Gaumont

« Le sucré-salé est plus sucré que le sucré-sucré ». C’est ce principe-là, mais appliqué à la comédie.

JW : Exactement. Et puis, c’est comme ça qu’on s’attache au héros du film.
JP : C’est le fou du roi, mais parfois il lâche des vérités. 

Sur le papier, le concept « des minorités s’embrouillent » peut évoquer Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? et d’autres comédies récentes. Mais Tout simplement noir n’est pas tout à fait du même genre... 

JW : Ils font ça de leur point de vue, on le fait du nôtre. Chacun son vécu. On n’est pas là pour les critiquer, plein de gens ont vu Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu?, c’est sûrement très bien.
JP : Et puis quoi que tu fasses, ton film, c’est une part de toi. Tout simplement noir, c’est 100 % John et JP. Pas de pièce rapportée. 

JW : On s’est avant tout fait plaisir, pas de calculs à la « Ça, ça va faire rire les gens ? ». 

C’est le moment où l’on parle de Michel Leeb ?

JP : Ah ah! Tu es au courant ? Il avait effectivement accepté de jouer dans le film, mais suite à des soucis personnels, il n’a pas pu. Ça nous tenait à cœur : on avait une scène écrite avec lui où mon personnage le rencontrait, et le dialogue était complètement absurde. (Rires.) On était prêts à aller jusque-là dans l’illustration des difficultés rencontrées par les Noirs en France.
JW : Michel Leeb représente une époque qui, heureusement, est passée. Mais ça nous semblait important d’en parler.
JP : Souvent les cinéastes s’emparent d’un sujet et ne parlent que de ce qui les arrange. Notre démarche est inverse, on explore tous les coins « malaisants », ce qui nous énerve, on rencontre les gens avec lesquels on n’est pas d’accord. On voulait tout faire. 

Vous résumez le film comme « l’histoire d’un échec », pourquoi ?

JP : À cause de la marche des Noirs ! Mais c’est plutôt une bonne nouvelle : se rendre compte que la communauté noire ne suit pas le personnage que j’incarne, c’est tout à son honneur. On n’est pas si bêtes que ça, n’importe qui ne peut pas arriver et dire : « Je représente les Noirs. » Ce n’est pas vraiment un film sur la communauté, mais plutôt un film sur l’intime et la façon de se positionner au sein d’une communauté.
JW : C’est l’histoire d’un mec qui veut briller en se servant d’une cause avant d’être rattrapé par celle-ci. Il aurait pu être juif, végan, ce que tu veux, le sujet l’aurait dépassé de la même manière. C’est comme si tu disais : « Les Petits Mouchoirs est un film sur la communauté blanche », ça ne fonctionne pas.
JP : On te montre que les individualités sont en contradiction : l’Antillais n’a rien à voir avec l’Africain ; Claudia et moi sommes ivoiriens, mais on n’a rien à voir. Il faut éviter le cas par cas. Les soucis commencent dès qu’une phrase démarre par « Les Noirs sont, les Arabes sont... ». Avec de telles généralités, t’as déjà perdu avant de commencer. 
JW : Et c’est aussi une grosse satire du show-biz, les réalisateurs qui se crachent dessus, la jalousie... 

Vous avez eu des difficultés à monter le projet ?

JP : Au début, j’ai démarché deux sociétés qui m’ont envoyé paître. Le premier producteur m’a dit : « La communauté noire, tout le monde s’en fout », un second m’a expliqué : « JP, ce n’est pas sérieux ; on ne peut pas monter un film sur ce personnage. » J’espère qu’il lira cette interview. (Rires.) 

Comment voyez-vous les comédies françaises actuellement ?

JP : Les années Bertrand Blier, c’était quelque chose. Aujourd’hui, les gens font des comédies financées par la télé, avec l’objectif d’être ensuite diffusés. Le ton est forcément homogène, édulcoré. Si on peut ramener notre propre ton, c’est cool.
JW : Ça ne peut pas faire du mal de voir de nouvelles têtes. Comme on arrive de nulle part, qu’on n’a pas de parcours classique, on est peut-être moins formatés.
JP : Le cinéma français commence à s’ouvrir, les gens sont lassés. Ce n’est pas pour rien que le film de Ladj Ly a cartonné : je crois que le cinéma a besoin de fraîcheur. Ça tourne en rond, le public est prêt pour du neuf. On espère que vous allez être servis avec notre comédie parce que c’est tout ce qu’on est : caustiques, parfois grinçants... On est la face visible de l’iceberg, derrière nous il y en aura des plus fous. Si on peut ouvrir la porte, on va laisser notre pied en travers et toute la meute, les rats et les chiens-loups vont s’engouffrer ! (Rires.)