Jason Blum
Abaca

De Paranormal Activity à BlacKkKlansman, le producteur retrace sa filmographie.

En octobre 2018, au moment de la sortie du reboot d’Halloween, Première rencontrait Jason Blum, qui sort aujourd’hui sur deux nouveaux films sur Amazon Prime.  À coups de tout petits budgets et de très gros cartons, il a dominé l’horreur industrielle des années 2010, remis en selle M. Night Shyamalan, réaffirmé la dimension politique et satirique du genre... Le producteur au sourire carnassier retrace l’irrésistible ascension de Blumhouse Productions.

Paranormal Activity de Oren Peli (2009)
Un couple suspecte sa maison d’être hantée par un esprit démoniaque et laisse tourner sa caméra durant la nuit. Ultra-rentable, le film impose le modèle Blumhouse. 

« Au début de ma carrière, je travaillais chez Miramax et on a refusé Le Projet Blair Witch. Comme la plupart des producteurs à l’époque d’ailleurs ! C’était rageant, mais ça m'a appris qu'il fallait faire confiance à son instinct. Donc quand découvert Paranormal Activity dix ans plus tard, il était hors de question de louper le coche. J’ai écouté mes tripes, même si tout le monde pensait que j'étais fou. Je n’imaginais pas que ça allait être un tel carton, mais j'étais sûr que ça fonctionnerait. Le film était sur le point de sortir en direct-to-DVD, et j'ai dit au réalisateur qu'il fallait qu'on bosse ensemble pour que je réussisse à le sortir en salles. On a mis trois ans pour y arriver, c’était très long et pénible. Mais j'avais le sentiment qu’il serait vu par le plus grand nombre. Après le succès du premier, j'ai compris qu'il y avait un super business à monter autour de films high concept à petit budget. Tous les long-métrages suivants de Blumhouse sont nés grâce à Paranormal Activity. C’est notre matrice. »

Insidious de James Wan (2011)
Un enfant tombe mystérieusement dans le coma et son père doit sauver son âme, perdue dans un plan astral bourré de démons. La rencontre avec le wonderboy James Wan.

« Je me suis rendu compte pour la première fois qu'on pouvait donner une voix aux réalisateurs qui ne s'épanouissent pas dans le système hollywoodien traditionnel. James Wan avait fait Saw puis deux films pour Universal, Dead Silence et Death Sentence, qui s’étaient plantés au box-office. Ça l’avait placardisé ! Un jour, il a débarqué dans mon bureau avec le scénariste Leigh Whannell pour me pitcher Insidious. J’étais super emballé, et James m’a assuré qu’il pouvait le tourner pour un million de dollars. Il savait qu'il était bon et il avait besoin de le prouver. On l'a finalement fait pour 998 000 dollars et le film a rapporté plus de 100 millions à travers la planète ! Ça a été un vrai tournant pour Blumhouse, parce que jusque-là tout le monde pensait que Paranormal Activity relevait du tour de magie. On rentrait dans la cour des grands. Je pense même qu’on aurait pu faire un peu plus d’argent aux États-Unis, car le marketing n’était pas à la hauteur. Le succès d’un film, c'est 50 % sa qualité, 50 % le marketing. »

American Nightmare de James DeMonaco (2013)
Dans une Amérique dystopique, tous les crimes sont autorisés une nuit par an. Un potentiel blockbuster repensé comme un thriller horrifique low cost, avec Ethan Hawke en tête d’affiche. Encore un carton.

« À la base, c’était un film bien plus gros, un projet qui traînait depuis un moment chez Luc Besson. Il devait le produire avec un budget de 8 ou 10 millions de dollars. Il n’en a rien fait et pour sa défense, ça ne tenait pas debout dans cette configuration. Avec le recul, on se dit que c’est une évidence. Mais il y avait 99 façons de se planter avec un scénario pareil, et une seule de réussir : il fallait le faire pour très peu d’argent. Heureusement, le réalisateur et scénariste James DeMonaco avait la même vision que moi. Je lui ai donné mon accord pour 2,5 millions, pas plus. Bon, on a fini à 2,9 millions mais c'est pas si mal (Rires.) Le premier film était une sorte d’étude de faisabilité qui a immédiatement trouvé écho auprès des spectateurs. Mais plus qu’un huis clos claustrophobe, les gens voulaient voir ce qui se passe en ville la nuit de la Purge, en dehors de la maison. Ce qu'on a fait avec le deuxième et le troisième, et la série télé est dans la même veine. »

The Mirror de Mike Flanagan (2013)
Un superbe et terrifiant Shining de poche, où un frère et une sœur errent dans une maison en forme de labyrinthe mental. Gros choc, et révélation de l’inconnu Mike Flanagan.

« J’ai découvert The Mirror [Oculus en VO] au festival de Toronto. Je l’ai adoré et j’ai été frappé par la qualité de la réalisation. J’ai discuté avec la société de distribution Relativity Media pour aider la promotion aux États-Unis. En fait, c’est un processus assez courant pour nous, c’est ce qui est arrivé avec Paranormal Activity, The Visit, Unfriended... Des films terminés ou pratiquement terminés dont personne ne semble vouloir, pour des raisons qui m’échappent. On a signé un deal avec Relativity et on a sorti le film. Les résultats au box-office ont été OK, sans plus, mais ça m’a permis de rencontrer Mike Flanagan avec qui on a fait ensuite Ouija : Les Origines et Pas un bruit. »

Whiplash de Damien Chazelle (2014)
Changement de registre. Miles Teller se fait harceler par J.K. Simmons, son professeur de batterie, devant la caméra de Damien Chazelle. Bilan : trois Oscars et cinq nominations.

« Pour être honnête, à la première lecture, j'ai trouvé le script pas trop mal, mais sans plus… Et puis ça allait à l’encontre de tout ce qu'on faisait avec le cinéma d’horreur depuis des années. Est-ce qu’on ne s’écartait pas trop de ce qu’on savait faire ? Sauf qu’en y réfléchissant bien, Whiplash n'est pas si éloigné des autres productions Blumhouse : c’est la version cannoise du film d’horreur, tous les codes sont là ! J’ai commencé à vraiment m’intéresser au projet quand Jason Reitman est arrivé à la production, car j’avais terriblement envie de travailler avec lui. On a demandé à Damien Chazelle de faire un court-métrage avec quelques pages de son scénario. Et il a décroché le prix du jury à Sundance 2013 ! Là, il fallait que je me réveille, il y avait quelque chose. Damien possède un talent impossible à ignorer. Il s’est lancé sur le long et ce qu’il a réussi à faire avec trois millions de dollars me laisse encore sans voix. Si on m’avait dit qu’un jour je produirai un film nommé à l’Oscar… »

The Visit de M. Night Shyamalan (2015)
La résurrection de Shyamalan après le bide d’After Earth. Deux mômes passent une semaine dans la ferme de leurs grands-parents, qui cachent un terrible secret. Un film de trouille hyper efficace et le retour triomphal d’un grand cinéaste. Blum maousse.

« J’ai essayé de rencontrer M. Night Shyamalan par tous les moyens possibles. Je me suis même rendu à Philadelphie pour lui pitcher notre modèle de production : petit budget, grande liberté pour le réalisateur. Il m’écoutait poliment… On a eu plusieurs discussions à ce sujet et puis enfin, à l’été 2014, il m’a téléphoné : « Ça y est, je l’ai fait. J’ai fait un film à petit budget ». J’étais sur le cul ! Il avait financé The Visit lui-même et voulait mon avis sur son premier montage. À l’époque, il sortait d'After Earth, qui avait perdu de l'argent. Je crois qu'il a été séduit par ce qu'on lui offrait, il revenait à un truc à taille humaine où il pouvait pleinement exprimer sa vision. Il avait besoin de repasser par un petit film de genre pour se retrouver en tant que réalisateur. C'était la première marche vers Split, qui lui-même mène logiquement à Glass. J'espère qu'après, il ne voudra pas revenir aux gros budgets. Parce que je ne crois pas que son cinéma soit adapté aux blockbusters. »

Jem et les hologrammes de Jon Chu (2016)
L’ascension fulgurante d’un groupe de pop rock composé uniquement de filles. Une adaptation du dessin animé des années 80 et le premier flop du système Blumhouse.

« Blumhouse détient de nombreux records au box-office. Par exemple Get Out est le deuxième film à petit budget le plus rentable de tous les temps, et Jem et les hologrammes est le film le moins rentable jamais sorti sur plus de 2 000 écrans (Rires). Je blague, mais c'était une énorme déception parce que j'adore le film. Je suis très fier du boulot de Jon Chu et je retravaillerais avec lui avec plaisir. Il y a eu toute une succession de boulettes, en partie les miennes… On n'a pas pris le temps de discuter avec la créatrice de Jem, qui aurait dû être la voix du film. Et puis il aurait fallu embaucher une femme à la réalisation. Pour des raisons purement marketing : un film sur l’empowerment des femmes avec uniquement des hommes derrière la caméra et à la production, ce n’était pas forcément très malin. On a aussi eu une mauvaise date de sortie, une société de distribution qui ne croyait pas au film dès le départ... Bref, tout était mal conçu. Je peux me tromper, ça arrive ! Mais j'apprends de mes erreurs. »

Get Out de Jordan Peele (2017)
Derrière la variation horrifique sur Devine qui vient dîner (un jeune Noir fait connaissance avec ses beaux-parents blancs), un brûlot politique sur l’Amérique post-Obama. Carton plein.

« Je ne savais pas que le film serait aussi bon, mais je sentais que Jordan Peele en avait sous le pied. Les gens pensent qu'il faut faire un bon petit film d'horreur avant de faire un grand film d'horreur. Faux : il faut être un bon réalisateur. Et Jordan savait exactement ce qu'il voulait faire du script, il avait un vrai point de vue. Je lui ai immédiatement fait confiance. Le scénario était en sommeil depuis un moment sans que personne ne veuille le financer. Il faut dire que c'était très inhabituel, encore plus bizarre qu'American Nightmare. Je n'avais rien lu qui ressemblait à Get Out. Donc il fallait que ça coûte peu et je savais qu’avec quelques astuces, on allait rester dans notre budget. D’ailleurs, si pas mal de nos films se déroulent principalement dans une, c'est parce que ça réduit fortement les coûts ! Le week-end d’ouverture a été plutôt bon mais rien de fou. Par contre, quand les chiffres sont restés constants la semaine d’après, on savait qu’on tenait quelque chose. Le film avait touché un nerf sensible de l’Amérique. On était en plein dans le zeitgeist. »

BlacKkKlansman - J'ai infiltré le Ku Klux Klan de Spike Lee (2018)
Le grand retour de Spike Lee, qui prétexte un polar 70s pour raconter l’histoire du racisme en Amérique, de Naissance d’une nation à Charlottesville. Pas un film d’horreur, non. Mais quand même un peu.

« Oui, c’est une certaine idée de l’horreur ! Quand le monde va mal, on aurait tendance à croire que les gens veulent voir des comédies, mais en fait non, ils recherchent des films qui font écho au chaos du réel. Ils veulent voir des histoires horribles, dures, mais dans l’environnement rassurant d’une salle de cinéma. À mes yeux, BlacKkKlansman, c’est du pur Blumhouse, parce que c’est très sombre thématiquement. Il n’y a pas que les jump scares dans la vie ! Je veux faire des fictions sur les choses qui m’effraient. Et le Ku Klux Klan m’effraie. Roger Ailes [ancien patron de Fox News, ex-conseiller de Donald Trump et décédé en 2017] m’effrayait aussi – on pré- pare une série sur lui. J’étais très fier quand BlacKkKlansman a reçu un prix à Cannes. On a fini deuxième [le film a remporté le Grand Prix]. La prochaine fois, je veux la Palme d’or ! »