Première
par Thierry Chèze
Hamnet s’ouvre en majesté par un plan en pleine nature où on découvre, blottie au pied d’un arbre, son héroïne Agnès qui, ayant perdu sa mère très jeune, trouve depuis du réconfort dans cette immensité- là, au milieu de la faune et la flore, et dont le don de prédire l'avenir lui vaut d’être considérée comme une sorcière. Ce moment suspendu raconte tout à la fois cette femme et ce que vont être les deux heures à venir. Le la d’une symphonie qui va faire la part belle aux grands et beaux sentiments que Chloe Zhao va embrasser de front sans jamais en avoir peur et par là même éviter tout glissement vers le pathos geignard. Et abandonner la grâce contemplative de ses premières oeuvres pour un lyrisme plus direct et assumé.
Car ce plan est aussi une signature. On est bien au cœur d’un film de Chloe Zhao, la réalisatrice découverte voilà pile dix ans avec Les chansons que mes frères m’ont apprises. Ce cinéma sensoriel qu’on retrouvait aussi dans le multi- Oscarisé Nomadland, sa porte d’entrée à Hollywood, où elle tissait encore ce lien entre féminité et nature. Et après la parenthèse Marvel avec Les Eternels, elle a donc accepté une proposition qui l’a remise de plein pied dans ce qui constitue son ADN. L’adaptation du roman de Maggie O’Farrell et cette variation autour de la création d’Hamlet que l’autrice a imaginé inspirée par la mort de son fils Hamnet
Son film épouse le livre. A mille lieux d’un biopic classique autour de Shakespeare, il développe une méditation poignante autour de la filiation, du deuil et de la manière dont l’art peut transfigurer même la plus insoutenable des douleurs. Mais celle- ci est d’abord vécue et ressentie du point de vue d’Agnès. Celle qui a épousé William, fils des gantiers de son village. Celle qui a eu trois enfants avec lui : une fille Eliza et deux jumeaux Hamnet donc et Judith qu’elle a été à deux doigts de perdre en couche. Celle qui, malgré ses dons, n’arrivera donc pas à sauver de la peste Hamnet qui a décidé de se sacrifier en dérobant en quelque sorte cette maladie mortelle à sa jumelle.
Hamnet repose sur une idée tragiquement implacable. Celle qu’à partir du moment où on donne la vie à quelqu’un, on se doit d’accepter qu’elle nous échappe. A chacun ensuite de faire avec la douleur de cette vie perdue. Ici, William se réfugiera dans la création et fuira tout ce qui au quotidien peut lui rappeler la vie d’avant. Celle des jours heureux. Agnès, elle, assumera donc seule ce quotidien, les charges ménagères et mentales qui vont avec. Et on retrouve ce double mouvement dans l’interprétation de ceux que Chloe Zhao a choisis pour incarner ces personnages. Paul Mescal s’efface ainsi ici devant Jesse Buckley mais sans qu’il s’agisse d’un bras de fer entre partenaires. Jesse Buckley occupe simplement toute la place que ce scénario lui réserve et la transcende par cette façon d’être tout à la fois profondément terrienne et immensément spirituelle, sans même avoir à passer par le prisme des mots. On perçoit qu’elle a trouvé ici le rôle d’une vie et on voit mal ce qui pourrait l’empêcher d’être récompensée de son premier Oscar dans quelques mois.
Mais cette interprétation n’attendrait pas une telle intensité sans le cadre finement élaboré dans lequel elle s’inscrit. Chloe Zhao et son directeur de la photo Łukasz Żal, l’homme d’Ida et de La Zone d’intérêt, multiplient ici les plans dignes de tableaux de maîtres mais qui, comme la superbe BO de Max Richter (Ad Astra) élèvent au lieu d’écraser. Avec cette idée force d’une beauté parfois aussi insoutenable que ce que ses personnages traversent. Le genre de pari qui ne supporte pas l’à peu près ou une quelconque baisse de régime. Chloe Zhao est faite de ce bois- là.