Du 24 au 27 mars 2025, au tribunal correctionnel de Paris, s’est tenu le procès de Gérard Depardieu, jugé pour des faits d’agressions sexuelles sur deux femmes lors du tournage du film Les Volets verts en 2021.
"Gérard Depardieu, né le 27 décembre 1948 à Châteauroux." Vêtu d’un costume sombre, l’acteur s’avance à la barre. La salle du tribunal correctionnel de Paris est pleine à craquer. Entre ses murs, et pendant plusieurs jours, se sont tenus des débats houleux entre la défense et la partie civile.
Une volonté de “faire tomber un monstre sacré"
Cinq mois après le renvoi de son procès afin d’ordonner une expertise médicale pour rendre compte de l’état de santé de Gérard Depardieu, le septuagénaire est apte à comparaître pour une durée limitée de six heures avec des pauses de quinze minutes toutes les trois heures. Six heures d’une grande valeur donc. Pourtant, ce lundi 24 mars, c’est Jérémie Assous qui monopolise la parole. Presque un tiers du temps imparti s’est écoulé et l’avocat de la défense a passé au peigne fin les moindres détails de l’affaire qui met en cause l’acteur dans un monologue interminable. Il énumère des "erreurs grossières" et des "énormes carences" qui devraient selon ses dires "conduire à l'annulation de l'intégralité de cette procédure". Ses principaux reproches concernent le manque de prise en compte de certains témoins à décharge et les contradictions dans le discours des plaignantes.
L’agacement de ses consoeurs de la partie civile se fait doucement ressentir. Elles s’impatientent : "C'est manœuvre dilatoire sur manœuvre dilatoire : tout ça pour perdre du temps d'audience !" fustige Claude Vincent, avocate de l'une des plaignantes. "Je ne vois pas ce qu'il y a de critiquable à plaider une heure, deux heures, voire trois heures : je pallie les carences de l'enquête" se défend Jérémie Assous avant de poursuivre une heure de plus pour solliciter, entre autres, une reconstitution sur les lieux du tournage, ce qui freinerait une fois de plus l’avancée de l’affaire. “Elles ont mis deux ans pour porter plainte, elles sont pas à deux mois près !” lance-t-il avant de dénoncer une volonté de "faire tomber un monstre sacré". Après plusieurs suspensions, c’est Anouk Grinberg, actrice venue en soutien aux deux plaignantes, qui perd patience et s’indigne avant d’être sommée de quitter la salle d'audience. L’ambiance est électrique et la tension, à son paroxysme.
Gérard Depardieu se défend d'être "un violeur", son accusatrice lui répond"Bien sûr que ce sont des choses de l'ancien monde"
Deuxième jour d’audience, dans le même costume noir de la veille, après que le président du tribunal, Thierry Donard, ait rappelé les faits, Gérard Depardieu s’avance à la barre, s’exprimant pour la première fois depuis le début du procès. Le septuagénaire nie en bloc les accusations d’agressions sexuelles. Selon la décoratrice du film de Jean Becker, Amélie, l’acteur l’aurait agressée en l’enfermant entre ses cuisses pour ensuite lui toucher le pubis et remonter jusqu’aux seins.
“C’est vendredi, il fait chaud, il fait moite (…) je pèse 150 kilos, je suis de mauvaise humeur. Une femme me regarde étrangement, elle est un peu belle mais fermée, son téléphone en main” se souvient Gérard Depardieu.
A contrario de ses déclarations en garde à vue, l’acteur admet avoir eu un contact physique avec la jeune femme : "Je prends la hanche pour ne pas glisser, tellement j'étais agacé de son comportement". Il évoque ses origines russes et la chaleur de ce vendredi de tournage comme justificatif de sa vulgarité :
"Il m'arrive de dire “chatte, chatte allons-y parce que je mouille” pour énerver et pour m'amuser".
Celui qui a incarné Cyrano de Bergerac poursuit :
"Je ne suis pas un frotteur dans le métro, il y a des tas de vices que je ne connais pas. De là à lui mettre la main aux fesses, c'est quoi ? Je ne suis pas Emile Louis."
L’acteur s’est aussi présenté comme une victime du mouvement #MeToo : “Ce mouvement va devenir une terreur”. “Je dis à ces femmes qu’elles feraient pas mal de méditer Madame de Staël : “la gloire est le deuil éclatant du bonheur.” conclut le prévenu.
Amélie, maintenant âgée de 45 ans, lui succède à la barre et livre une version bien différente des faits. Vêtue d’une tenue élégante, ses cheveux ondulés reposent délicatement sur ses épaules pendant qu’elle partage au tribunal les propos obscènes qu’auraient tenus l’acteur : “Ventilateur, ventilateur, je ne peux même plus bander avec cette chaleur" ou "Moi, je sais faire jouir les femmes sans les toucher". Pour l’occuper, la jeune femme détaille ses recherches de parasols pour le décor du film avec lui. En mimant quelques gestes, elle poursuit :
“Il me coince avec ses jambes, il a beaucoup de force, et il malaxe devant, derrière, autour".
La décoratrice raconte se souvenir de son visage : “ses yeux rouges, très énervé et excité” et de cette phrase : “Viens toucher mon gros parasol, je vais te le foutre dans la chatte.” A la demande du président du tribunal, la plaignante justifie les années écoulées avant de porter plainte par le fait de ne pas savoir qualifier une agression sexuelle :
“Avant, on appelait ça du pelotage. Je pensais qu'il fallait qu'il y ait l'intervention du sexe de monsieur."
Elle confie aussi au tribunal la “peur” et le “déni” qui l’ont habité pendant longtemps. Le septuagénaire nie les accusations d’agressions sexuelles, admet quelques “blagues” et pointe du doigt “les choses de l’ancien monde” dans un soupir retentissant avant de conclure solennellement "Je pense que mon temps est fini."
“Je ne sais pas ce qu'est une agression sexuelle"
C’est au tour de la seconde plaignante, l’assistante réalisatrice du plateau de tournage de prendre la parole en ce troisième jour d’audience. Âgée de 34 ans, elle affirme avoir été touchée à plusieurs reprises par le comédien, sur les seins et sur les fesses. “Toucher les fesses ou même peloter des seins..." s'insurge le prévenu avant d’ajouter :
"Peut-être que dans un couloir, je suis passé à côté et que mon dos s'est collé..."
Une fois de plus, il admet sa tendance à exprimer des grossièretés mais dément être "un toucheur". "Je ne sais pas ce qu'est une agression sexuelle" assure-t-il. La jeune femme aux long cheveux bruns raconte qu’après s’être confiée à la production, l’acteur se serait excusé puis aurait changé de comportement : "Il ne voulait plus que je lui donne des informations sur le plateau. Je me suis sentie coupable, j’avais honte, c’était un renversement de culpabilité à ce moment-là." De retour à la barre, Gérard Depardieu admet l'avoir traitée de "balance", car "arrêtons avec les personnes choquées, maintenant un rien choque". Mais il n’en démord pas :
"Je n'ai pas pratiqué une agression sexuelle. Une agression sexuelle, c'est plus grave que ce qu'elle dit.”
Le président menace de suspendre l’audience (une fois de plus) alors que la tension est à son comble depuis le premier jour. Les témoins sont appelés à la barre. Reconnaissable entre toutes, la voix de Fanny Ardant a retenti dans la salle d’audience pendant une dizaine de minutes. Venue en soutien de son cher ami, l’actrice se lance dans un grand discours. Son timbre si particulier tient en haleine la salle entière pendant qu’elle cite le “génie” de l’acteur avant de poursuivre : “Oui, il prend de la place sur un tournage. Oui, il a une grande gueule. Oui, il dit des grossièretés. Mais Gérard a toujours tout donné, comme un volcan. Le métier d’acteur ne peut se faire qu’au péril de sa propre vie. Sans ce risque, on n’est plus un artiste, on est juste un serviteur.” Une scène exceptionnelle dans laquelle se dessine peu à peu une frontière avec les artistes de “l’ancien monde”, la comédienne évoque d’ailleurs le sujet : “Je sais que la société a changé, qu’il y a des choses qu’on tolérait qui ne sont plus tolérables”. Elle poursuit :
“Je sais qu’on peut dire non à Gérard”.
Le président tente de recentrer le débat : “Nous ne sommes pas là pour faire de la morale, nous sommes là pour faire du droit.” A la question “Avez-vous pu voir des gestes envers les plaignantes ?” L’actrice répond par la négative. Après une tendre bise sensationnelle à son ami, trois femmes vont défiler à la barre pour témoigner à leur tour, avec une vision bien différente du comédien. Trois récits à l’image des précédents. Journaliste, costumière et actrice dépeignent les blagues obscènes de l’acteur, les mains sur le corps, dans la culotte et les témoins, souvent masculins, qui rient à gorge déployée.
“J’ai dit “y a Gégé qui met sa main dans mon short !”, il a répondu “bah quoi, je croyais que tu voulais réussir dans le cinéma”. Tout le monde a ri.” raconte l’une d’entre elles.
Au fil des déclarations, l’image du monument du cinéma se ternit. Petit à petit, la célébrité de l’acteur s’efface devant sa vulgarité et ses multiples allusions sexuelles. Depardieu associe une nouvelle fois ses dires à “l’ancien monde”, une époque dans laquelle on se permettait plus de choses. Mais “le nouveau monde” ne l’enchante guère et ce serait réciproque selon les mots de l’assistant réalisateur des Volets verts pendant l’enquête : “La société bouge, et Gérard Depardieu est le symbole de ce qu’on ne veut plus voir”.
“Féministes enragées”
Le dernier jour d’audience - jeudi 27 mars - s’ouvre sur les plaidoiries de la partie civile qui dénoncent des manœuvres hostiles et masculinistes orchestrées par Jérémie Assous tout au long du procès. L’homme s’insurge. “Menteuses, hystériques, allez pleurer !” cingle-t-il à destination des plaignantes.
“Vous allez juger Gérard Depardieu comme n’importe quelle autre justiciable. Vous n’êtes pas là pour faire le procès du cinéma français, du tribunal médiatique ou de l’impact des réseaux sociaux” déclare le Procureur.
18 mois de prison assorti d’un sursis probatoire de 3 ans avec obligation de soins psychologiques, obligation d’indemnisation des parties civiles et du paiement d’une amende de 20.000 euros. Dans son réquisitoire, il met l’accent sur le fait que les plaignantes sont “des femmes en situation d’infériorité sociale et en décalage par rapport à la célébrité de l’agresseur sur le tournage, qui de plus jouit d’une notoriété, d’une aura et d’un statut monumental dans le cinéma français”.
C’est au tour de l’avocat de la défense qui plaide la relaxe pour l’acteur. Une plaidoirie bouillonnante à l’égard des plaignantes : “Votre trauma, combien même l’agression aurait bien eu lieu, il est relatif ! C’est pas Guy Georges !”, lance-t-il après avoir dénoncé l'influence des médias dans cette affaire, pointant du doigt un dossier “fabriqué”.
Selon lui, les deux femmes sont dévouées à une “organisation” de “féministes enragées”, “d’agitées du bocal”. Jérémie Assous questionne leur sincérité sur un ton sarcastique provoquant des réactions houleuses. A l’attention d’Amélie, absente de la salle, il lance :
“Je veux bien qu’elle ne lise pas Le Monde parce que c’est trop compliqué, mais Closer ?” en réaction au fait que la plaignante aurait ignoré la mise en examen de l’acteur en 2020.
Selon lui, Charlotte Arnould est une “mythomane”, des mots qui font tressaillir le public et la seconde plaignante qui quitte la salle. Les mots de l’acteur signent les derniers instants d’un procès tumultueux :
“Ça fait trois ans qu’on me traîne dans la boue avec des mensonges”.
“C’est comme si on était dans un film de science-fiction, sauf que c’est la vraie vie” ajoute le septuagénaire qui tire “des leçons” de ce procès. Le président clôture cette audience pour le moins électrique et met le jugement en délibéré le mardi 13 mai 2025 à 10 heures, date d’ouverture du festival de Cannes.
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