Wonder Woman 1984
WARNER BROS. ENTERTAINMENT INC. / Clay Enos/ ™ & © DC Comics

Après avoir fièrement prouvé à la terre entière qu’une super-héroïne n’avait rien à envier à ses pendants masculins, Wonder Woman revient plus forte que jamais et découvre les 80s dans Wonder Woman 1984. Rencontrée en janvier 2020, la réalisatrice Patty Jenkins débriefait pour Première la destinée de l’Amazone.

Mise à jour du 31 mars 2021 : Wonder Woman 1984 sort aujourd'hui en France en achat numérique, et le 7 avril en VOD/Blu-ray. Nous republions pour l'occasion notre interview de la réalisatrice Patty Jenkins.

PREMIÈRE : Ça commence à dater un peu, mais ça vous dit d’évacuer d’emblée le cas Scorsese et son avis sur les films de super-héros ?
PATTY JENKINS : (Rires.) OK, faisons ça.

Le débat autour de ses propos a été plutôt stérile, mais je suis curieux de connaître votre avis. Aujourd’hui, peut-on vraiment faire un film de super-héros porté par un gros studio qui ne soit pas un « parc d’attractions », comme il l’a déclaré ?
Bon, déjà, je vois exactement ce qu’il veut dire et je suis même partiellement d’accord avec lui. Certains de ces films sont de purs produits de divertissement, chapitrés comme des séries TV. Je ne peux pas prétendre le contraire. Régulièrement, je reçois des scripts et je me dis qu’il y a erreur sur la personne : on me prend pour la patronne d’un cirque alors que je fais du cinéma. Ça, c’est ma vision des choses. Mais qui suis-je pour dire aux gens de ne pas aller au cirque ? Et n’oublions pas qu’il y a d’excellents films de super-héros qui se battent constamment contre l’idée de devenir un parc d’attractions.

Donc il faut jouer des coudes avec le studio pour qu’un film comme Wonder Woman 1984 reste du cinéma ?
J’ai peut-être beaucoup de chance, mais je n’ai pas eu à me battre. Sinon, je n’aurais pas rempilé pour une suite. C’est sûrement différent chez Marvel, avec qui j’ai eu une tout autre expérience. [Elle devait réaliser Thor : Le Monde des ténèbres, avant de finalement quitter le projet.] J’aime beaucoup les gens qui travaillent là-bas, mais ils veulent la maîtrise totale de leurs films. Le réalisateur est sous contrôle.

Et devient une marionnette.
Oui, ça peut arriver. D’ailleurs ça se voit tout de suite si un réalisateur n’a pas pu imposer sa vision. Quand c’est le cas, j’ai l’impression que ces gens font un autre boulot que le mien. Je ne regarde même pas leurs films. Mais avec Wonder Woman 1984, je crois avoir fait exactement ce que j’ambitionnais. Et puis, tout ce dont a besoin un film de super-héros me vient naturellement : j’adore tourner de grosses scènes d’action devant d’immenses décors. J’y prends un vrai plaisir.

Pourtant, contrairement à la plupart de vos confrères, vous n’avez pas grandi avec des comics entre les mains. Vous ne réalisez pas un rêve de gosse en adaptant ces personnages sur grand écran, mais tout ça semble vous animer autant qu’eux.
C’est vrai et faux à la fois. J’adore les comics, mais je suis venue aux super-héros à travers le cinéma. Il y a chez moi ce désir d’émulation par rapport aux films que j’ai vus étant enfant. Un certain esprit qui régnait à l’époque. Est-ce que ça me rend plus pertinente quand je tourne ? Je n’en sais rien. Le fait est que, contrairement à d’autres réalisateurs, je me fiche royalement des univers partagés, de la continuité et de ce genre de détails. Certaines personnes, dont des journalistes, m’ont demandé si j’aimerais un jour réaliser un film comme Justice League ou Avengers. Mais ça ne me branche pas… Trop de personnages.

Gal Gadot et Patty Jenkins
Fotoarena/SPUS/ABACA

Vous vous inscrivez plutôt dans le sillon du Superman de Richard Donner.
Exactement, c’est en voyant ce film que j’ai eu le déclic. Et Superman a d’ailleurs largement inspiré Wonder Woman. La pureté de ces deux personnages me fascine. Notre époque est shootée à l’ironie et au sarcasme, on est très, très loin du message des super-héros à leur création : si vous aviez de tels pouvoirs, qu’en feriez-vous ? Depuis, tout le monde a voulu y aller de son petit commentaire : et si vous n’aviez pas envie de porter une telle responsabilité ? Et si vous détestiez le monde entier ? Très bien, mais je crois qu’on a fait le tour. Je trouve plus important d’essayer d’inspirer la jeunesse et de chercher en nous ce qu’il y a de meilleur, de dépasser nos imperfections. C’est sûrement pour ça que mes deux Wonder Woman se situent dans le passé, ça me donne la liberté de revenir à quelque chose de plus naïf, moins dans la conscience de soi. J’ai toujours trouvé étrange de voir des super-héros évoluer à notre époque, comme si ce qu’ils représentent allait de pair avec des temps plus anciens.

Vous n’êtes pas dérangée par l’espace démesuré qu’occupent les super-héros en ce moment dans l’industrie du cinéma ?
Si vous me demandez s’ils sont responsables de la difficulté qu’ont les films du milieu à trouver leur place, je vais devoir vous répondre non. De toute façon, je considère que les films de super-héros ne sont que des outils pour raconter des histoires, pas un genre en soi. Pour moi, le problème vient des salles de cinéma : elles ont tout simplement arrêté de montrer d’autres films. À Los Angeles, il y a les cinq mêmes longs-métrages partout dans la ville ! Ça a merdé quelque part. Je comprends bien que c’est un business model, mais j’espère qu’il y aura une prise de conscience et un meilleur accès aux petits films. On ne peut pas continuer comme ça.

Ces « petits films » dont vous parlez, c’est de là que vous venez. Votre parcours est étonnant : à part Wonder Woman, vous n’avez réalisé qu’un seul long-métrage, Monster, en 2003. On se demande pourquoi vous n’avez pas eu une carrière plus prolifique au cinéma.
Je comprends. Pourtant ça s’explique facilement : entre Monster et Wonder Woman, j’ai eu mon fils, et il y a un projet sur lequel j’ai longtemps travaillé sans jamais réussir à le monter. Mais je n’ai jamais arrêté de tourner, notamment des pilotes de séries télé. Or, quand on réalise un pilote, on est en charge d’absolument tout, du début à la fin. Petit à petit, les projets qu’on me confiait sont devenus de plus en plus gros, au point que mon dernier pilote, Betrayal [2013] coûtait un million de dollars par jour. J’ai dû faire fermer l’accès à la Los Angeles River, filmer des hélicoptères en vol… J’ai appris progressivement à manœuvrer des paquebots. Et contrairement à ce qu’on pourrait croire, j’ai constaté que techniquement, ça ne change pas grand-chose de tourner un petit film ou un blockbuster. L’échelle est juste plus grande. L’important est d’arriver avec un script définitif – surtout ne jamais, jamais commencer un film sans un script verrouillé – et de s’entourer de gens avec qui on sait travailler. Ceci dit, ça ne m’a pas empêchée de ressentir une pression folle sur le premier Wonder Woman.

Parce que ça aurait empêché l’éclosion de blockbusters avec un regard féminin ?
En tout cas, c’est ce qui m’angoissait. Je considérais que c’était un film important et que s’il ne marchait pas, on allait avoir un gros problème.

Mais ça a marché, et Wonder Woman a eu une résonance certaine dans l’industrie comme chez les spectateurs. Au point de générer une forme de prise de conscience.
C’est vrai. Mais ce qui m’a le plus frappée, c’est l’effet que les scènes d’action du film ont eu sur les femmes. Combien de fois j’ai entendu dire qu’elles n’aiment pas l’action… On a prouvé que ce cliché était faux. Je crois que tout le monde apprécie l’action, tant qu’on peut se mettre dans la peau du personnage et qu’on comprend son objectif. Sinon, ça devient du bruit.

Votre but était donc de tuer ce cliché ?
Disons que je cherchais à m’y confronter. Et dans le même temps, pendant la préparation, on me pitchait des choses improbables, avec Wonder Woman qui coupait des têtes ou donnait des coups de boule à ses adversaires. Mais en fait, qui aime ces conneries ? C’est là que ça devient intéressant : les hommes ont l’air de tirer une sorte de plaisir à voir ces gestes à l’écran, plaisir qui ne semble pas vraiment exister chez les femmes. Donc, pour les scènes d’action, on peut avoir exactement le même objectif, mais les réalisatrices auront une approche et un style très différents des hommes pour y parvenir. C’est fascinant à observer.

Wonder Woman 1984
WARNER BROS. ENTERTAINMENT INC.

Wonder Woman est un personnage qui parle relativement peu et vous faites très attention à la définir à travers ses mouvements. D’ailleurs ses scènes les plus marquantes sont toujours des scènes d’action.
Je crois le faire pour tous les personnages, mais sûrement plus encore pour Wonder Woman. Pour moi, capter une scène d’action ou deux personnages en train de discuter est à peu près la même chose. Si on met le dialogue pur à part, tout se joue dans la façon dont le personnage réagit physiquement à la situation. Ça peut être un léger mouvement d’œil, de tête ou de lèvres. Ou bien une façon de courir, de remuer les bras… Je cherche toujours le personnage à travers son rapport à son corps et il y a vrai un tempo là-dedans. Il se trouve que Wonder Woman est un être d’amour, donc quand elle se bat, elle ne le fait pas de gaieté de cœur. Elle n’a pas envie de faire du mal, sa façon de bouger et son intention sont radicalement différentes. On doit sentir sa résignation en même temps que sa force, ce qui donne certainement à ses scènes d’action une forme d’intensité. Le truc, c’est que je ne veux pas glorifier cette violence.

Mais vous tirez du plaisir à montrer des femmes fortes à l’écran ?
Ah oui, absolument. Sauf que paradoxalement, je souhaite faire oublier aux gens que c’est une femme à l’écran. En tant que spectatrice, ça m’a toujours dérangée qu’un personnage soit ramené systématiquement à son sexe. J’aime qu’on n’en fasse pas tout un foin. Je suis très fière de ce qui s’est passé avec Wonder Woman, mais j’ai essayé de faire la suite en oubliant que je mettais en scène un personnage féminin. Sur le premier, tout le monde avait peur de la rendre douce, gentille, vulnérable. Comme s’il fallait forcément qu’elle incarne des valeurs dites « masculines ». Mais tant qu’on fait ça, on ne la laisse pas devenir le personnage principal ! Ce n’est pas du tout incompatible de faire une héroïne féminine ET badass. Il ne faut pas penser à son genre, à son sexe. Et c’est là qu’on devient libre d’en faire une sorte d’Indiana Jones : elle est drôle, elle est forte et elle est paumée en même temps… C’est comme ça qu’on construit des personnages. Il faut arrêter de se limiter et se fixer des règles sur ce qui doit être ou ne pas être. Sinon, on n’avance jamais.

De ce que j’ai pu en voir, les scènes d’action de Wonder Woman 1984 sont très spectaculaires mais vous semblez avoir utilisé les effets numériques a minima. C’est lié à une volonté de revenir à un cinéma comme on le faisait dans les années 80 ?
À 100 %. J’ai des souvenirs fous de films de cette époque où il n’y avait que des effets spéciaux pratiques, avec des cascades dingues. C’est ce que je voulais dès le départ. Après le succès du premier Wonder Woman, j’étais dans la position de pouvoir imposer quelque chose à contre-courant de notre époque, c’est-à-dire avec aussi peu d’effets numériques que possible. Je trouve stupéfiant qu’on utilise autant de CGI alors que tout le système de cascades avec des câbles n’a cessé d’évoluer au fil des ans. Regardez ce que sont capables de faire les gens du Cirque du Soleil, personne ou presque ne s’en sert dans le cinéma ! C’est absurde. En se focalisant là-dessus, on a pu mettre au point des scènes d’action très complexes, pratiquement sans utiliser d’ordinateurs. C’est ultra-satisfaisant.

Les acteurs vous suivent là-dedans ? Ça demande une préparation physique encore plus importante.
Oui. Car même si c’est dur pour eux, ils se rendent bien compte que c’est payant : ça n’a rien à voir quand un vrai corps humain vole dans les airs. Ça a un vrai impact sur le spectateur. Même si la scène est sûrement un peu plus lente qu’avec des effets spéciaux numériques, le personnage a l’air encore plus fort. Je sais bien que je n’invente rien, mais il me semblait très important qu’on revienne à ce type de cinéma et qu’on se demande ce qu’il est possible de faire réellement, au lieu d’utiliser la béquille de l’ordinateur.

Wonder Woman 1984
WARNER BROS. ENTERTAINMENT INC.

Depuis quatre ou cinq ans, il y a une résurgence des films et des séries qui se déroulent dans les années 80. Pourquoi utiliser cette époque avec Wonder Woman 1984, alors que Stranger Things semble avoir usé le truc jusqu’à la corde ?
Pour remettre les choses à leur place, on a eu l’idée du scénario de Wonder Woman 1984 avant Stranger Things. C’est très frustrant, parce qu’on a même mis en boîte la séquence qui se déroule dans un centre commercial avant qu’ils ne tournent leur saison 3. Sauf que faire un film prend un sacré bout de temps! Pour vous répondre, je crois que chaque génération de réalisateurs fait des films sur l’époque à laquelle ils ont grandi. Regardez Scorsese, il est obsédé par les années 50. Probablement que tous les gens de ma génération le sont tout autant par les années 80. J’ai découvert Wonder Woman à travers les rediffusions de la série, pour moi elle représente pleinement les 80s. Et c’était une façon d’être moderne, car les années 80 sont finalement très proches de ce qu’on vit aujourd’hui. Je pouvais ainsi raconter une histoire indépendante qui fasse écho au monde actuel, sans avoir à me soucier des autres super-héros DC. Pratique. (Rires .)

L’absence de réalisatrices sélectionnées cette année aux Oscars, ça vous frustre ?
Ma réponse va être plus déprimante que ça : j’ai totalement laissé tomber. J’espère que ça changera, mais je ne suis plus surprise. À partir du moment où les votants sont à 99 % des hommes d’âge mûr… Je sais que l’Académie travaille là-dessus, ils font de leur mieux. OK. Mais on a encore beaucoup de boulot en tant que société. Les films qu’on célèbre en ce moment ne représentent que ce qu’un tout petit groupe de gens estime important. Donc j’essaie juste de faire mon truc de mon côté et de ne pas y penser, sinon je serais trop frustrée. J’aimerais que les Oscars représentent quelque chose pour moi, mais ce n’est pas le cas. Tu peux faire un film africain incroyable, tout le monde s’en fiche, ça ne compte pas. Ou si peu. On a encore pas mal de boulot avant de pouvoir raisonnablement nommer une catégorie « meilleur film ».

Mais les Oscars ont été très importants dans le succès de Monster, pour lequel Charlize Theron a reçu le prix de la meilleure actrice.
Bien sûr, le film en a grandement bénéficié. En fait, quand je vous dis que je ne fais pas gaffe aux Oscars, ce n’est pas totalement vrai, dans le sens où je suis la première ravie quand mes amis reçoivent des prix. Mais pour moi, ça ne définit absolument rien. Des films comme Honey Boy sortent, mais ils sont peu vus en salles : si le milieu ne les récompense pas, c’est comme s’ils n’existaient pas. Il y a beaucoup d’inégalités et d’injustices là-dedans. Notamment dans la catégorie meilleur réalisateur ou réalisatrice, où la sélection est très… étrange. (Rires.) J’ai beaucoup de mal avec le fait qu’on réduise le cinéma dans son ensemble à une vision du monde très étroite.

Wonder Woman 1984, de Patty Jenkins, avec Gal Gadot, Chris Pine, Kristen Wiig… Sortie le 16 décembre 2020.


NDLR : Dans le numéro 508 de Première daté juin 2020, une erreur s'est malencontreusement glissée dans dans notre interview de Patty Jenkins. Nous avons mal traduit l'une de ses réponses concernant Justice League. Contrairement aux propos que nous lui avons prêtés, Patty Jenkins n’a jamais été directement approchée par le studio pour réaliser ce film. Son commentaire répondait en réalité au fait que certaines personnes lui demandent si elle aimerait, hypothétiquement, réaliser un jour un film dans le genre de Justice League. Sa réponse a été modifiée dans cette version en ligne de l’interview. Merci de votre compréhension.

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