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De Gone Girl à Mr Wolff, il n'arrête pas d'enchaîner les performances exceptionnelles.

Ben Affleck, un grand acteur ? Bien sûr que oui. Certains d’entre nous le savent depuis Will Hunting. C’était en 1998, souvenez-vous : vers la fin du film, Will (Matt Damon) et son pote Chuckie (Ben Affleck) boivent une bière sur un chantier de construction, dans le soleil couchant. Ils grillent une clope, leurs canettes posées sur le capot d’une voiture. Comprenant que son buddie risque de ne jamais quitter Boston pour accomplir son destin, Chuckie craque : « Le prends pas mal, parce que t’es mon meilleur ami, mais si t’habites encore ici dans vingt ans, je te tuerai…» S’ensuit un monologue parfait, frissonnant, une dizaine de répliques à tout casser, où résonne tout Affleck : la fierté working-class, l’amitié virile, l’accent du Massachussetts… Tout Affleck, oui, y compris son statut d’acteur face à l’ami Damon. Le bon gars face à la star. Le prolo les pieds sur terre face au petit génie promis à un grand avenir. Dans la foulée du succès de Will Hunting, c’est en effet la carrière de Matt qui va décoller, pendant que celle de Ben fera du rase-mottes.

Pourtant, ça n’aura pas été faute d’essayer. L’industrie aura désespérément tenté de l’envoyer dans la stratosphère. En en faisant, au choix : une tête de gondole pour blockbuster siglé Michael Bay (Armageddon, Pearl Harbor), un super-héros (Daredevil), un nouveau Jack Ryan (La Somme de toutes les peurs)… Mais ça ne prend pas tout à fait. Jamais vraiment. Affleck a le star power, la gueule de l’emploi, un gros capital sympathie, mais s’entête dans les mauvais choix. Tout déraille quand il décroche le pire rôle de sa vie : chair à tabloïd. Tourné avec sa girlfriend Jennifer Lopez, le nanar Amours Troubles (Gigli) va devenir, en moins de temps qu’il n’en faut pour dire « rotten tomatoes », le symbole de l’impasse dans laquelle s’est engouffrée sa filmo. Un bide dispendieux, candidat instantané au titre de « pire film de tous les temps », qui finira enterré sous les huées d’une presse people déchaînée. Le genre de faux pas dont les stars, en général, ne se relèvent pas. 

Ben Affleck, pourtant, va trouver dans l’affaire Gigli la clé de sa réinvention. La matrice de son come-back, histoire de faire mentir l’adage de Fitzgerald affirmant qu’« il n’y a pas de deuxième acte dans une vie américaine. » Un beau matin du mitan des années 2000, Ben décide de devenir réalisateur. De loin, ça ressemble à une passade. A un caprice de vedette sur le déclin qui décide de jouer son va-tout. En trois films, pourtant, trois longs-métrages ultra-efficaces épousant toute la gamme du thriller (la detective story Gone Baby Gone, le film de casse The Town, la reconstitution parano seventies Argo), Affleck se révèle un cinéaste super doué, carré, rusé, attachant. Le triomphe public et critique d’Argo (Oscar du meilleur film en 2013) lui offre ensuite un boulevard. A ce stade, il peut faire ce qu’il veut. N’importe quel prestige movie lui garantissant une brouette de récompenses. Mais il décide plutôt… de tout reprendre à zéro. De refaire méticuleusement sa carrière d’acteur, corrigeant systématiquement les erreurs commises dix ans plus tôt. Aucun grand réalisateur ne songeait à lui à l’époque où Matt Damon tournait avec Spielberg, Soderbergh et Gus Van Sant ? Affleck prend sa revanche et signe pour le Gone Girl de David Fincher. Il s’était planté en Daredevil ? Il sera Batman, pièce maîtresse du nouvel édifice DC Comics édifié par Warner. Il n’était pas crédible en action hero post-Harrison Ford ? Il défonce tout aujourd’hui en néo-Liam Neeson dans Mr Wolff.

Mais ce qui frappe à chaque fois, au-delà de l’appétit féroce d’un artiste déterminé à épouser TOUT le spectre hollywoodien (auteur complet, acteur chez Terrence Malick ET Zack Snyder, premier interprète de Batman à réaliser un film Batman…), c’est surtout l’étrange impression que le fait de diriger d’autres comédiens l’aura rendu meilleur acteur. Peut-être que les coups qu’il a pris dans la gueule auront aussi aidé. Dans Gone Girl, hébété, il explore l’enfer de la folie tabloïd américaine – un abysse qu’il connaît bien pour l’avoir traversé. Dans Batman v. Superman, il incarne l’un des Bruce Wayne les plus convaincants de l’histoire – brutal, épais, mal luné. Et Mr Wolff est l’une de ses meilleures performances à ce jour – son mélange d’impassibilité et de brutalité, son œil toujours morne, son jeu minimaliste y font des merveilles. Comme à chaque fois depuis Gone Girl, il paraît plus massif que jamais. Les épaules immenses, les pecs gonflés. Sa carrure impressionne. C’est celle du Dark Knight, bien sûr. Celle d’un homme qui a une revanche à prendre.

Mr Wolff, de Gavin O'Connor, en salles le 1er novembre.