Un petit frère de Léonor Serraille
Blue Monday Productions - France 3 Cinéma

La réalisatrice de Jeune femme raconte sur plus de 30 ans le quotidien d'une mère de famille ivoirienne et de ses deux fils arrivés en France en 1989. Un geste scénaristique aussi virtuose que limpide.

Comme Lukas Dhont hier, Léonor Serraille fait donc ses débuts dans la compétition cannoise avec un long métrage succédant à la Caméra d’Or qui avait récompensé son premier. En l’occurrence le tourbillonnant Jeune femme, porté par un humour iconoclaste et l’abattage inouï de Laetitia Dosch (d’ailleurs présente dans Un petit frère). Et comme Lukas Dhont, Léonor Serraille ne rate pas son entrée dans la compétition. Inspirée par l’histoire de celui qui partage sa vie depuis des années, elle signe ici la chronique d’une famille ivoirienne des années 80 à nos jours. Le destin mouvementé, chaotique mais d’abord et avant tout vibrant d’une mère célibataire venue avec ses deux enfants s’installer en banlieue parisienne en 1989. Le tout en seulement deux heures. Et le résultat se révèle à la hauteur de l’ambition affichée.

Car au- delà de l’aspect politique et social d’une telle entreprise, Un petit frère se vit d’abord et avant comme un film de personnages, à mille lieu du tristement banal film à sujets. En l’occurrence, une femme tout sauf soumise qui, en dépit de tous les obstacles mis sur sa route, entend vivre sa vie comme elle l’entend. Un grand frère mu par une rage intérieure qui va devenir explosive quand il comprendra qu’il ne parviendra jamais à habiter le destin qu’il s’était imaginé dans sa tête. Et le petit frère, celui qui donne son titre au film, qui va lui tenter de tirer les leçons de toutes ces péripéties souvent tragiques pour mener sa barque en dépit des tempêtes. Le tout encapsulé dans un geste scénaristique virtuose où la cinéaste place tour à tour à tour chacun de ces trois regards au centre de son récit chapitré, dans une fluidité jamais prise en défaut et en faisant débouler auprès d’eux des personnages secondaires surgissant comme on saute dans un manège avant qu’on fasse petit à petit connaissance avec eux.

Oui, Un petit frère est un film de personnages. On vit ce film à travers leurs joies, leurs peines, leur rage, leurs rêves, leurs moments d’abattement, les instants où l’espoir revient. Le tout sans la moindre complaisance doloriste. Léonor Serraille ne surplombe jamais ses personnages, pas plus qu’elle ne les juge. Elle fuit comme la peste toute sur-dramatisation des situations. Elle n’a pas besoin de chercher à émouvoir puisque dès les premières minutes, le spectateur que nous sommes ressent ce que ses personnages ressentent. Grâce à la virtuosité de l’écriture donc, à l’image enveloppante d’Hélène Louvart, la directrice de la photo d’Alice Rohrwacher et à un casting dément. Stéphane Bak qui vit décidément une année d’exception sur grand écran après Twist à Bamako de Robert Guédiguian. Ahmed Sylla, héros de l’ultime partie du récit, dans un registre éloigné de celui de la comédie qui l’a fait connaître mais qu'il embrasse avec une évidence totale. Et puis celle qui traverse chaque minute du film, y compris quand elle disparaît de l’écran. Celle qui joue cette mère affrontant de face le poids de la charge mentale sur plus de trois décennies. Elle s’appelle Annabelle Lengronne. On l’a vue jusqu’ici dans Les Kaïras, Mercuriales, Jusqu’ici tout va bien, Filles de joie ou dans Hommes au bord de la crise de nerfs d’Audrey Dana, actuellement à l’affiche. Mais avec Un petit frère, elle prend une autre dimension dans ce qui resteraa comme une des compositions les plus justes et les plus puissantes de cette compétition cannoise 2022 que le film d’Eléonor Serraille clôt donc en beauté.