François Truffaut
Hollywood Archive/Photoshot/ABACA

Alors qu’une partie de l’œuvre du cinéaste des Quatre Cents Coups est disponible depuis aujourd'hui sur Netflix, portrait d’un des plus grands cinéastes français.

Suite à un accord signé avec MK2, douze films de François Truffaut sont désormais disponibles sur Netflix : Domicile Conjugal, Fahrenheit 451, Jules et Jim, L'amour en fuite, Tirez sur le pianiste, Les 400 Coups, Vivement Dimanche !, Le dernier métro, La peau douce, Baisers volés, Les deux anglaises et le continent et La femme d'à côté. Des classiques de Jacques Demy, Charlie Chaplin, David Lynch ou Claude Chabrol arrivent aussi... 

Les classiques de François Truffaut et Jacques Demy arrivent sur Netflix

François Truffaut sur Netflix. La chose a été rendue possible grâce à un deal entre la société MK2, détentrice des droits d’une grande partie de l’œuvre du cinéaste, et la célèbre plateforme de streaming en France. Avec cette opération, Netflix s’achète un peu plus de respectabilité, de diversité (le "grand" patrimoine manquait) et continue de s’imposer dans le paysage cinématographique. Truffaut en streaming? Qu’en aurait pensé l’intéressé ? Truffaut, né en 1932 et mort en 1984 - autant dire dans un autre monde - aurait sûrement très bien accueilli la chose. Le producteur et le réalisateur qu’il était, tout d’abord. Ce Truffaut-là, dont Godard, le frère-ennemi et compagnon de la Nouvelle Vague, disait qu’il était "homme d’affaire le matin et poète l’après-midi", a toujours été soucieux de plaire au plus grand nombre et cherché à être le mieux exposé possible. Le critique qu’il fut avant de devenir cinéaste et qu'il ne cessa jamais d’être, aussi. Intransigeant, frondeur mais aussi généreux et amoureux. Heureux donc de voir une œuvre "exigeante" (surtout vis-à-vis d’elle-même), plongée au milieu d’un océan où le hasard d’un algorithme la verra surgir à l’improviste sur l’écran d’un ordinateur qui n’avait peut-être rien demandé à personne (rêvons un peu !).

"Les films sont tous égaux entre eux", disait en substance l’un de ses mentors, le fondateur de la Cinémathèque française Henri Langlois, manière de dire qu’il faut tout montrer, les purs comme les impurs. Sans rien hiérarchiser. Reste tout de même à trouver la meilleure façon de présenter les films de Truffaut sur une plateforme de ce type où elle risque d’être noyée dans la masse. Parce qu’enfin Netflix n’est pas la Cinetek. Faisons pour l’heure confiance à la curiosité de chacun pour s’approprier les films de celui qui appartient à tout le monde. Sans distinction. "Je crois être là pour organiser des évènements sur l’écran. Il faut se rendre intéressant", confiait-il ainsi sans ironie à Noël Sismolo en 1970 à la sortie de Domicile Conjugal.  Reste à savoir sur quel type d’écran. Si le grand était toute sa vie, il n’a jamais renié le petit.

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Un (p)acte d’amour

De tous les autres représentants de la Nouvelle Vague, François Truffaut reste avec Claude Chabrol, le plus accessible. Cet amoureux fou de l’œuvre de Balzac a placé le romanesque au-dessus de tout. Jamais le discours théorique n’est venu parasiter la course des sentiments. L’œuvre de Truffaut peut se voir comme une longue histoire d’amour fou et contrarié, lui qui voyait la vie "comme une tentative de se faire accepter". Au centre de sa comédie humaine, il a placé Antoine Doinel, double fictionnel incarné par Jean-Pierre Léaud. On le suit depuis sa tendre enfance jusqu’à sa vie d’adulte. Sur Netflix, l’abonné pourra ainsi suivre les aventures de cet homme sensible et jamais complètement adapté à la vie bourgeoise, comme il aborde une série : Les Quatre cents coups (1959), Baisers volés (1968), Domicile Conjugal (1970) et L’amour en fuite (1979). Celui ou celle qui arpenterait l’œuvre de Truffaut pour la première fois, peut d’ailleurs débuter par là. Difficile de résister à la trogne et la gouaille du jeune héros essayant de s’évader d’un triste quotidien.

Léaud, 14 ans à l’époque des Quatre cents coups, dégage un naturel qui frise l’insolence. Le Paris de la fin des fifties est capturé dans son plus "simple" appareil. Avec la Nouvelle Vague naissante, c’est le souffle de la vie qui entre dans les films, sans trop d’artifices. Truffaut, Godard, Chabrol et les autres viennent d’ouvrir les fenêtres du cinéma français pour l’aérer. Truffaut, jeune critique s’est fait connaître avec un texte rageur publié dans Les Cahiers du Cinéma, "Une certaine tendance du cinéma français". Il y fustigeait l’académisme, la pesanteur, la distanciation avec laquelle ses ainés racontaient des histoires. Truffaut dit "je". Ça change tout. "Les jeunes cinéastes s’exprimeront à la première personne", écrit-il en 1957, "et nous raconterons ce qui leur est arrivé. Le film de demain ressemblera à celui qui l’a tourné et le nombre de spectateurs sera proportionnel au nombre d’amis que possède le cinéaste. Le film de demain sera un acte d’amour."

Un homme, des lettres

Chez Truffaut, la légèreté est toutefois un leurre. Derrière un sourire, les larmes sont en attente. Doinel place des fleurs dans sa vie mais a du mal à l’embellir et fera l’expérience des désillusions. Truffaut, homme de Lettres, héritier des romantiques du XIXe siècle, cherche les mots justes pour raconter la folie du monde, au passé parfois, au présent souvent, et au futur, une seule fois. Dans la foulée des Quatre cents coups, il y a Tirez sur le pianiste d’après David Goodis, film noir "à l’américaine", puis le coup d’éclat Jules et Jim, autour d’un trio amoureux : une femme, deux hommes, le tourbillon de la vie, donc de la mort. Il adaptait ici la prose d’Henri-Pierre Roché qu’il retrouvera pour le film en costumes - à la fois austère et magnifique - Les Deux anglaises et le Continent. Il y a ensuite La peau douce, récit d’un adultère qui vire au thriller. Avec Fahrenheit 451, film SF, d’après Ray Bradbury autour d’un monde privé de livres et tourné avec des sous hollywoodiens, le cinéaste signe son premier film en couleurs et surtout le premier gros four d’une carrière pourtant prête à s’envoler.

Truffaut, l’homme qui a façonné la politique des auteurs en tant que critique, plaçant le cinéaste au centre de tout, n’a jamais cessé d’explorer, d’innover, de chercher dans les mots des autres - et les siens bien-sûr - son propre langage. Lui le fan absolu d’Hitchcock, de Cocteau et Renoir, a continué leur travail et malaxé le réel, le prenant à contre-pied parfois, pour faire bouillir les émotions. Le catalogue Netflix fait malheureusement l’impasse sur une grosse partie de l’œuvre, et il faudra chercher ailleurs pour trouver, La mariée était en noir, La Sirène du Mississipi, L’histoire d’Adèle H. , L’enfant sauvage, ou encore La chambre verte. Dans ces deux derniers films, Truffaut y tenait aussi le rôle principal poussant un peu plus loin la personnification. Il fera aussi l'acteur pour Steven Spielberg dans Rencontres du 3e Type en 1977. L'auteur américain des Dents de la mer reste l'un de ses plus grands admirateurs.

 

Un homme, des femmes

Truffaut aimait donc la vie dans toute sa gravité. Lui, né de père inconnu (dont il découvrira l'identité bien plus tard) et d’une mère qui préférait gravir des montagnes avec son nouveau mari plutôt que de s’embarrasser d’un bambin. Truffaut, l’homme blessé et mal aimé, aura passé son existence à rechercher ce dont il a été privé enfant, à travers des pères de substitution (André Bazin, Henri Langlois) et l’amour des femmes. Les femmes ont été d'ailleurs la grande affaire de son œuvre, qu'elles aient été muses, compagnes, maîtresses ou complices… Catherine Deneuve, Jeanne Moreau, Nathalie Baye, Claude Jade, Isabelle Adjani, Fanny Ardant…, si on s’en tient exclusivement aux actrices. Ardant, la dernière, celle qu’il a repérée à la télévision dans le feuilleton Les dames de la côte et qui l’aura accompagnée jusqu’à sa mort prématurée. Elle est l’héroïne d’un de ses plus beaux films- dispo dans la collection MK2 - La femme d’à côté, face à Gérard Depardieu. Un pur thriller sur la force du destin, la vulnérabilité des êtres et les dégâts de la passion. La femme d’à côté date de 1981, c’est l’avant-dernier film, réalisé juste après le monument, Le dernier métro (lui-aussi aussi disponible) drame sous l’Occupation avec Deneuve et Gérard Depardieu, dont l’action se déroule quasi exclusivement dans un théâtre. 10 César à la clef et un malentendu.

Truffaut le mentor de la Nouvelle Vague, l’éternel jeune homme du septième art soudain emprisonné dans d'imposants décors au cœur d’un film en costumes, serait-il devenu académique ? Non bien-sûr. Tout dans le Dernier métro brûle et vibre. Truffaut continue de dire "je", expérimente les vestiges de son passé (Truffaut a grandi sous l’Occupation) et croit encore aux pouvoir de l’amour malgré le chaos. Ce chaos, que le cinéaste aura savamment tenu à distance grâce au travail, grâce à la passion. Grâce au cinéma. "Les films sont plus harmonieux que la vie", dit-il à Jean-Pierre Léaud dans La nuit américaine, "il n’y a pas d’embouteillages dans les films ; les films avancent comme des trains dans la nuit." A vous désormais, de (re-)prendre ce train en marche.

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