Bill Nighy, quel effet ça vous fait de présenter Pride à Paris ? Je sais que vous avez une relation particulière à cette ville…Bill Nighy : Oui, j’ai vécu ici, complètement fauché, quand j’étais jeune. J’avais été intoxiqué dans ma jeunesse par toutes les légendes sur Fitzgerald, Joyce et le Paris des années 20. Du coup, j’étais persuadé qu’il suffisait de venir chez vous pour devenir un écrivain de génie et avoir toutes les femmes à ses pieds… Bon, mon plan n’a pas vraiment fonctionné… Ma première nuit parisienne, je l’ai passée sur un banc des Champs-Elysées, j’étais dans un sale état au petit matin… C’était une époque assez dingue, l’année de la sortie de Sgt Pepper. J’ai dû voler le disque, d’ailleurs, tellement j’étais fauché ! Donc, en effet, j’ai toujours un petit pincement au cœur quand je viens ici. Hier, à l’avant-première de Pride, les Parisiens nous ont fait une standing-ovation. La première de ma carrière !J’imagine que vous recevez un paquet de scripts. Qu’est-ce qui vous a fait choisir celui de Pride ?Bill Nighy : En général, quand je ris en lisant un script, je fais le film. Quand je pleure en lisant un script, je fais le film. Là, j’ai ri ET pleuré, donc je me voyais mal refuser…. Au-delà de ça, je pense très sérieusement que c’est l’un des films les plus importants de l’histoire du cinéma britannique. Je voulais participer à l’aventure, d’une manière ou d’une autre. Je viens d’une époque où l’homosexualité était un délit, on pouvait écoper de sept ans de prison pour ça. Aujourd’hui, les gays en Angleterre ont le droit de se marier, de se tenir la main en public. Ça me fait monter les larmes aux yeux quand j’y pense, c’est l’une des grandes épopées de notre temps. Que la Grande-Bretagne ait toujours été à l’avant-garde en matière de droits des homosexuels me rend fier et patriote, surtout dans un monde où les Russes, par exemple, continuent d’avoir une attitude totalement médiévale sur la question.Pride est inspiré de faits réels. L’histoire que raconte le film est-elle très connue en Grande-Bretagne ?Stephen Beresford : Pas du tout. C’est un fait divers totalement oublié. A lost story. La première fois que j’en ai entendu parler, c’était en 1994, lors d’un débat sur le manque de politisation de la communauté gay. Ma position à l’époque, c’était que les gays n’avaient pas à se battre pour d’autres communautés, vu que les autres communautés ne nous tendaient jamais la main. Et mon interlocuteur m’a dit : « Laisse moi te raconter une histoire… » L’histoire qui allait devenir Pride. Je sais que ça fait tarte de dire ça, mais j’ai su dans la seconde que ça pouvait donner lieu à un film formidable. Un vrai grand film populaire. Bon, il nous a fallu vingt ans pour arriver à le faire…Pourquoi est-ce que ça a été si compliqué ?Matthew Warchus : Les producteurs qu’on rencontrait étaient un peu frileux, ils pensaient que cette histoire ne pouvait s’adresser qu’à une niche, que c’était condamné à rester un film communautaire.Pourtant, Pride appartient à une tradition plutôt vivace du cinéma british. Le feel-movie good movie social à la Full MontyMatthew Warchus : Oui, je comprends ce que vous voulez dire. Les Virtuoses, Billy Elliot, Calendar Girls… Moi aussi, quand on m’a pitché Pride, je me suis dit : « OK, je vois le genre. » Puis, en lisant le script, je me suis rendu compte que ça n’avait rien à voir. En préparant le film, j’ai plutôt pensé à Ken Loach, à Gregory’s Girl de Bill Forsythe, voire à Paul Thomas Anderson, pour le portrait de groupe et l’énergie collective.La forme est quand même plus modeste que chez PT Anderson…Matthew Warchus : C’est vrai. Je ne voulais pas qu’il y ait de grands effets de signature dans le film. La star, c’est le script, les acteurs, les gens dont nous racontons l’histoire, pas ma caméra. J’aurais trouvé ça franchement inapproprié de me livrer à des tours de force stylistiques. L’histoire était trop importante. C’est vraiment un film réalisé sans ego.L’une des gageures, j’imagine, était de faire exister un très grand nombre de personnages à l’écran sans qu’ils se parasitent les uns les autres…Matthew Warchus : Je viens du théâtre, j’ai donc l’habitude de diriger de larges groupes d’acteurs. Le secret, c’est de caster des comédiens très différents les uns des autres, et de les utiliser comme les instruments d’un orchestre. On a eu beaucoup de pression au fil des années pour réduire le nombre de personnages, mais Stephen et moi tenions beaucoup à cette dimension chorale. Parce que la solidarité, le collectif, ce sont justement les thèmes du film.Vous trouvez les jeunes gays d’aujourd’hui moins politisés que ceux de l’époque ?Stephen Beresford : C’est compliqué.... Si la génération de Pride s’est battue, c’était justement pour que la génération d’après n’ait plus à descendre dans la rue… Et je ne suis pas d’accord quand j’entends dire que les jeunes ne s’intéressent plus à la lutte, à la politique, ne pensent qu’à leur nombril à cause des réseaux sociaux. Quand bien même ce serait le cas, Pride est là pour les convaincre des bienfaits de l’engagement. Sortez de chez vous, battez-vous : la musique sera meilleure, vous baiserez plus… Vous avez tout à y gagner.Bill, vous qui avez vécu les glorieuses années soixante, quel regard portez-vous sur la jeunesse des années 2010 ?Bill Nighy : Tout ce que je sais, c’est que je refuse de participer à cet immense mensonge collectif disant que les sixties étaient super. C’est un mythe, une arnaque ! Les fringues étaient atroces, les femmes étaient exploitées, des drogues absolument dégueulasses étaient en circulation et ont bousillé beaucoup de cerveaux brillants. Et très franchement, on entendait beaucoup plus souvent Nights in White Satin que Jimi Hendrix… Beurk. Croyez-moi, j’y étais !Et en 1984, l’année durant laquelle se déroule Pride, vous faisiez quoi ?Bill Nighy : Je suis devenu père, c’était le grand événement de mon année 1984. Je faisais beaucoup de théâtre à l’époque, et la communauté théâtrale soutenait activement la grande grève des mineurs. On collectait des fonds, on organisait des concerts de charité… C’était une grève longue, très dure, presque une guerre civile. Les gens crevaient de faim. Je me souviens de Margaret Thatcher à la télé, comparant les syndicats à un cancer dont il fallait se débarrasser pour que l’Angleterre survive. Elle a gagné la partie, et détruit la vie de milliers de gens. Moi, j’ai toujours pensé que notre sens de la lutte sociale était justement l’une des grandes contributions de l’Angleterre à l’histoire de l’humanité. Interview Frédéric FoubertPride de Matthew Warcus avec Bill Nighy, Imelda Staunton et Dominic West sort le 17 septembre dans les sallesL'histoire : Été 1984 - Alors que Margaret Thatcher est au pouvoir, le Syndicat National des Mineurs vote la grève. Lors de la Gay Pride à Londres, un groupe d’activistes gays et lesbiens décide de récolter de l’argent pour venir en aide aux familles des mineurs en grève. Mais l’Union Nationale des Mineurs semble embarrassée de recevoir leur aide. Le groupe d’activistes ne se décourage pas. Après avoir repéré un village minier au fin fond du Pays de Galles, ils embarquent à bord d’un minibus pour aller remettre l’argent aux ouvriers en mains propres.Ainsi débute l’histoire extraordinaire de deux communautés que tout oppose qui s’unissent pour défendre la même cause.  Lire aussi notre critique de Pride