Le Dindon
Julien Panié

Feydeau transposé dans les années 60. Une fausse bonne idée qui envoie le film de Jalil Lespert dans le mur.

A priori, c’est une mécanique de précision qui rend quasi impossible toute sortie de route, dès lors qu’on en respecte les fondamentaux. Les pièces de Georges Feydeau, maître du vaudeville, se jouent depuis plus d’un siècle au théâtre, sans ne rien avoir perdu au de leur rythme, de leur énergie et de leur vis comica. Guillaume Gallienne le sait mieux que personne pour avoir incarné plus d’une centaine de fois pour la Comédie Française Monsieur de Pontagnac, le séducteur qui allume la mèche de cette grenade dégoupillée qu’est le Dindon. Celui qui donne le coup d’envoi d’incessants et savoureux chassés- croisés entre maris, femmes, amants et maîtresses où l’on finit par ne plus savoir qui couche avec qui. Guillaume Gallienne qui reprend ici son rôle et co-signe l’adaptation de la pièce avec Fadette Drouard (la scénariste de Patients) et à propos duquel on a plus envie de citer Molière que Feydeau. Le Molière des Fourberies de Scapin : « Mais que Diable allait- il faire dans cette galère ? » Une assertion qu’on peut élargir à tous ses compagnons derrière comme devant la caméra tant ce Dindon2019 paraît totalement à côté de la plaque. 

A l’écran, dès les premières scènes, la mécanique de précision s’enraye et envoie le film dans le mur. Tout cela à cause de la fausse bonne idée originelle de Jalil Lespert : transposer le récit dans les années 60. Sans doute pour donner un aspect plus pop, plus coloré au film tout en restant dans des années sans téléphone portable. Or situer cette comédie dans cette période n’est pas qu’une simple question de décors et de costumes. Cela nécessitait impérativement de réécrire en profondeur certaines situations et particulièrement les personnages féminins dont les réactions paraissent totalement intenables dans une période où les mouvements féministes commençaient à donner la voix. Or rien de tout cela n’existe ici. A l’écran ces femmes des années 60 réagissent comme celles de la fin du 19ème, date de l’écriture de la pièce. Voilà tout le paradoxe du film de Jalil Lespert : en voulant rajeunir Le Dindon, on le ringardise, on le poussiérise. Et pour les acteurs – malgré un casting sur le papier tout sauf inintéressant car mêlant les styles entre Guillaume Gallienne, Dany Boon, Ahmed Sylla, Laure Calamy ou encore Holt McCallany le héros de la série Mindhunter ! – impossible de redresser la barre d’une embarcation à la dérive car incapable de retrouver à aucun moment le tempo, l’humour, l’ironie, la subtilité musicale du texte originel. 

Le Dindon, en salles le 25 septembre 2019.