Interstellar pleure
Warner Bros

Des modèles réduits de navettes spatiales recouverts d’une couche de poussière. La première image d’Interstellar résume le projet esthétique du nouveau Christopher Nolan : tout embrasser du regard. L’infiniment grand et l’infiniment petit, hier et demain, les confins du cosmos et les sols arides du Midwest, les récits éternels de l’Amérique et les grands problèmes écologiques de notre temps, la froideur tétanisante du cinéma de Kubrick et les effusions doudou de celui de Spielberg. Lors d’une très belle première demi-heure d’exposition, cette ambition titanesque s’incarne dans un univers rétro-futuriste ultra-séduisant, où un fermier-astronaute (Matthew McConaughey, coolissime, comme d’hab’) regarde vers les étoiles au milieu de son champ de maïs. L’humanité court à sa perte, et le space cowboy va bientôt devoir voyager vers d’autres galaxies pour trouver un asile à ses semblables.

Inception dans l'espace
Transposer le mythe US de la « frontière » dans le cadre de la conquête spatiale est un projet qui avait déjà été mené à bien dans L’Etoffe des héros, et Chris Nolan a d’ailleurs projeté le film à son équipe juste avant le tournage d’Interstellar. Mais si l’ombre du chef-d’œuvre de Philip Kaufman passe ici, ce n’est que fugitivement. On pensera encore, plus loin, au mal-aimé Contact de Robert Zemeckis, qui s’inspirait lui aussi des théories du physicien Kip Thorne sur les « trous de ver » pour mieux broder une tragédie familiale défiant les lois de la gravité. Pourtant, à ce stade de sa carrière, si Nolan cherche à se mesurer à qui que ce soit, c’est d’abord à lui-même. Au moment où McConaughey prend son envol et quitte la stratosphère, on comprend qu’Interstellar, c’est Inception dans l’espace. Mêmes jeux sur les échelles, mêmes ambitions « architecturales », même façon d’étirer le temps pour le regarder ensuite se replier sur lui-même, même volonté de s’emparer d’un genre (le film de casse hier, l’odyssée SF aujourd’hui) pour le transformer en mélo grandiloquent.

L'humanité de McConaughey
Plus qu’aucun autre cinéaste de sa génération, Nolan aura su « parler » au public. Le terroriser (The Dark Knight), le mystifier (Le Prestige), lui prendre la tête (Memento). Mais il n’avait jamais pleinement démontré sa capacité à émouvoir. Sans doute parce qu’il est d’un sérieux papal, son goût l’avait toujours poussé à collaborer avec des acteurs à sang-froid (Christian Bale) ou au front aussi soucieux que le sien (Di Caprio). Le casting de McConaughey en papa courage bravant les périls de l’espace pour l’amour de sa fille chérie emmène son cinéma dans une autre dimension, ouvertement émotionnelle. Sans doute celle à laquelle il aspirait depuis toujours. Il y a une scène proprement bouleversante au beau milieu du film, quand l’astronaute Cooper comprend vraiment ce que signifie la relativité du temps (une heure là où il est = sept ans sur Terre). Là, Interstellar s’arrime, pour ne plus jamais la lâcher, à l’expressivité renversante de McConaughey, son humanité folle de redneck au cœur d’or. La piste kubrickienne était définitivement un leurre.

Humble et mégalo
Interstellar a beau se présenter comme un trip cosmique ample et vertigineux, il ne s’apprécie en réalité que comme un étonnant mélo chuchoté. Un canevas extra-large brodé d’enjeux micros. Les « visions » sont là, mais presque décharnées, déprimantes (planètes monochromes, silence assourdissant de l’espace…), faisant baigner l’odyssée spatiale dans un étrange mood doux-amer. S’emparer d’une idée de cinéma vieille comme le monde – faire pleurer dans les chaumières – puis la peindre aux couleurs d’une fresque démesurée pour mieux tester sa validité dans les multiplexes du 21ème siècle, c’est un projet à la fois très humble et totalement mégalo. Simplissime et grandiose. Kubrickien ? Spielbergien ? Kaufmanien ? Zemeckisien ? Non, non, rien de tout ça. Difficile d’imaginer un film plus nolanien que celui-là. 
Frédéric Foubert