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Et j'ai eu du mal à m'endormir après.

HD1 a eu la bonne idée de rediffuser hier à 20h50 l'excellent Gladiator, le film de Ridley Scott qui a sonné le retour du peplum sur grand écran il y a quinze ans, et qui a remporté cinq Oscars à Hollywood, dont ceux du meilleur film et du meilleur acteur.
Vu en salles lors de sa sortie, alors que j'étais encore étudiant, puis revu quelques fois en DVD les années suivantes, j'ai toujours été attaché à ce film. Pour la musique magnifique de Hans Zimmer, pour les discours existentiels et profonds de Russell Crowe, pour sa main caressant les champs de blé, pour l'entraînement "in the forest" de Joaquin Phoenix annonçant un duel titanesque, pour les combats sableux et poisseux magnifiés par la photo de John Mathieson, et surtout, pour le fait que, après des échecs depuis dix ans comme 1492 Christophe Colomb, Lame de Fond et A armes égales, le grand Ridley prouvait instantanément qu'il en avait encore sous le capot. Et avec Gladiator, il signa plus qu'un retour au premier plan, une véritable renaissance qui allait déboucher lors de la dernière quinzaine d'années sur beaucoup de réussites et quelques chefs-d'oeuvre comme La Chute du Faucon Noir ou American Gangster.

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Pour toutes ces raisons, j'étais donc heureux de me caler devant Gladiator et de redécouvrir ce film, ce coup de poker, devenu aujourd'hui un classique.

Gladiator : la genèse du film qui a relancé la mode du péplum

Après un quart d'heure de film, j'étais tranquillement en train de digérer la première et formidable bataille, imposant le très terrien et organique Maximus comme un chef de guerre redoutable aux valeurs infaillibles - "What we do in life echoes in eternity" ("Ce que nous faisons dans la vie se répercute dans l'éternité") -, quand soudain, elle arriva.
Drapée d'une toge immaculée soulignant une silhouette indécente, les cheveux ondulés et relevés, elle pénétra l'écran et irradia dès lors tout le reste, posant malgré elle un voile sur tout ce qui l'entourait. Oubliés les enjeux vitaux de l'intrigue, le destin cruel de Maximus, la mort de ses proches, le duel fratricide et toute cette tragédie greco-romaine aux moyens illimités, je n'avais plus d'yeux que pour elle : Connie Nielsen, cette superbe actrice danoise aussi à l'aise dans l'antiquité imaginée par Ridley Scott que dans le monde contemporain d'Olivier Assayas (Demonlover).
Si je me rappelais naturellement sa présence dans le rôle emblématique de Lucilla (la fille de Marc-Aurèle sur qui son propre frère Commode a des vues), je fus hier soir, pour la première fois à la vision du film, estomaqué par cette entité possédant tout du divin, et alors, l'histoire allait se poursuivre devant mes yeux fixes alors que mon esprit restait embrumé par cette vision aussi soudaine que brutale.

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A chacune des apparitions de Connie, je revenais à moi et me délectais de sa présence. Dès qu'elle n'était plus à l'image, mes pensées s'envolaient, se focalisaient sur d'autres moments et souvenirs d'elle qui m'avaient marqué.
Je la revis ainsi, ce jour de janvier 1998, lorsque j'avais été voir L'Associé du Diable au Gaumont Convention, dans le XVe arrondissement. Les amis qui m'accompagnaient s'extasiaient alors de la beauté de Charlize Theron tandis que d'autres tiraient à vue sur l'insupportable cabotinage d'Al Pacino. De mon côté, silencieux, je ne pensais déjà qu'à Connie, que je découvrais alors, et dont je ne remercierais jamais assez Taylor Hackford de me l'avoir aussitôt présentée sous toutes les coutures pour cette première rencontre.

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Au-delà de la plastique de l'actrice, tellement parfaite qu'elle en est irréelle, c'est cette présence électrisante, ces lèvres charnues, ces grands yeux qui semblent pouvoir tout dire sans qu'elle ait besoin d'ouvrir la bouche, qui m'avaient alors fasciné. Une image d'une sensualité, d'une élégance et d'une intelligence qui m'avait touché au plus profond.

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La deuxième fois que j'avais retrouvé Connie, c'était pour un petit rôle dans Rushmore. J'étais allé le voir pour elle, fin 1999, dans une salle du quartier de l'Opéra, et si j'avais été déçu qu'elle ne soit pas plus présente à l'image, elle m'avait permis de découvrir l'univers de Wes Anderson, devenu depuis l'un de mes réalisateurs contemporains préférés. Un plaisir collatéral inattendu. C'est toute la beauté du geste. Sans même s'en douter, Connie apportait, partageait, ouvrait, faisait découvrir des choses au-delà d'elle, des choses qui lui échappaient naturellement. Comment pouvait-elle en effet savoir que grâce à elle je découvrais le premier film d'un futur cinéaste majeur, que j'allais suivre et aimer ? C'est aussi pour ça que j'aime Connie, elle apporte sans même l'imaginer.

Mais la fois où Connie m'a fait pleurer, m'a totalement retourné, c'était pour l'une des plus belles scènes jamais tournées par Brian de Palma - dont la filmo ne manque pourtant pas de (plans-)séquences d'anthologie.
En mai 2000, alors que le Festival de Cannes battait son plein et qu'il y était présenté hors-compétition, je suis allé voir Mission to Mars. Vendu comme le 2001 de de Palma (pas d'amalgame s'il vous plait), le film SF raté de Brian est aussi proche du chef-d'oeuvre kubrickien que Wayne's World de La liste de Schindler. Mais la question n'est pas là.
Si le réalisateur américain n'a jamais été manchot avec une caméra, il a offert avec ce film méconnu une scène extraordinaire, une scène de sacrifice dans l'espace. Les personnages de Tim Robbins et de Connie Nielsen sont un couple d'astronautes. Lors d'une sortie spatiale, un accident contraint Connie à devoir aller récupérer Tim dans l'immensité du cosmos. Mais pour empêcher sa femme de prendre ce risque et de sans doute y laisser sa vie, il décide de se sacrifier en ouvrant son casque et en se laissant mourir.
Si le découpage de cette séquence est époustouflante, le tour de force de de Palma consistant à rendre intime et poignant une scène qui se passe dans l'immensité de l'espace, les comédiens y sont pour beaucoup dans cette réussite, et notamment Connie, sublime de bout-en-bout et bouleversante dans cette scène qui m'est encore aujourd'hui indélébile.

Alors que je ressors de mes pensées, que l'image de Connie en cosmonaute commence à se dissiper malgré ses larmes obsédantes et ce visage parfait que l'on aimerait consoler, je réalise que Maximus et Commode viennent de s'entretuer au milieu de l'arène. Connie fait son apparition sur la scène sablée, se penchant au secours de Maximus pour recueillir son ultime soupir.
Si mes yeux étaient fixés sur Gladiator, j'ai voyagé pendant deux heures avec Connie, retraçant sa filmographie et sa carrière en images imprégnées, me rappelant ses plus belles scènes, me remémorant son visage passant par toutes les émotions.
Et hier soir, alors que je pensais me refaire une énième fois Gladiator, c'est bien un autre trajet que j'ai réalisé à sa vision, un voyage sensuel et sublime en compagnie d'une des actrices les plus fascinantes qui soit. Si le cinéma mène à tout, la stimulation de ces souvenirs en a une fois encore été la preuve.

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Et alors j'ai éteint l'écran, et en me couchant, je me suis rappelé le visage de Connie dans Nymphomaniac, je me suis endormi avec elle, pour un sommeil délicieux, dans l'arène de mes souvenirs.