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La dream team de The Wire se reforme pour quadriller un petit tronçon du New York 70s, là où l’industrie du X s’apprête à prendre essor et à changer la face du monde. Une série de voisinage au programme et aux ramifications immenses.

David Simon déteste la télé-vision dans ce qu’elle a de plus normatif, cynique et commercial. Lorsqu’on l’a rencontré en 2013, alors qu’il bûchait sur la mini-série Show Me A Hero, il tentait de nous communiquer l’impression laissée par ses deux dernières créations sur les pontes de l’industrie télé américaine, ceux de HBO compris : "Pourquoi diable m’intéresser à une escouade de Marines plongés dans une guerre impopulaire (Generation Kill)? Ou à des joueurs de trombones vivotant dans une ville en ruines (Treme) ? Qu’est-ce qui a bien pu me passer par la tête ?"

Contrairement à ce que suggère son parcours de grand narrateur américain formé et mûri chez HBO, ses relations avec la chaîne à péage étaient déjà bien envenimées. Trois de ses projets venaient d’être retoqués en haut lieu (un sur la CIA au XXe siècle, un sur le mouvement des droits civiques, un autre sur l’assassinat de Lincoln) et Simon ne cachait pas sa frustration d’avoir investi autant de travail et de ressources en pure perte : "Désolé, mais je ne fais pas des séries de docteurs qui peuvent se métamorphoser, au terme d’une réunion de travail, en séries d’avocats."

Puis il mentionna The Deuce, ou du moins le projet qui allait devenir The Deuce. "Une série avec des gangsters, des macs, des putes, de la nudité et de la violence... Toutes ces choses qui se marchandent bien aujourd’hui à la télévision." C’était dit avec une pointe de cynisme, et une bonne louche de mépris pour le nouveau standard « no limit » des séries câblées américaines. Mais il suggérait simplement que de tous les projets qu’il pouvait soumettre, celui qui jouerait le plus la carte du vice et de l’ex-ploitation était celui qui aurait le plus de chances de survie. Et il avait raison.

RÉVOLUTION (CUL)TURELLE

Il faudrait n’avoir jamais vu une série de David Simon pour croire qu’il passerait les huit heures de The Deuce, cocréée avec George Pelecanos, à objectifier ses actrices et à jouir du sang des petits malfrats. On parle d’un type dont l’œuvre la plus emblématique (The Wire) traite de la déchéance du tissu urbain en Amérique, et la plus récente (Show Me A Hero), de la crise du logement social. Hormis son générique funky et la beauté ahurissante de certains de ses acteurs (James Franco en tête, en double et à moustache), The Deuce n’a pas grand-chose à offrir côté titillation. Les huit heures, vous les passerez à traîner de nuit sur un trottoir humide dans l’attente du prochain client ; chez le barbier ou dans un diner minable à écouter les macs en costards théoriser sur l’économie de marché et le nombre de passes réalisables par temps de pluie ; à l’arrière des fourgons de flics pour des raids purement cosmétiques destinés à créer le manque chez les michetons et à faire durer le racket policier ; dans les chambres d’hôtel crasseuses et sur les tournages de films X amateurs ; dans les bordels maquillés en salons de massage ; dans les petites cabines insalubres séparées par de fines parois en carton et dans le quotidien de ces filles surtaxées qui ne connaissent que la forme des billets de 20 $, mais pas la couleur...

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L’action se concentre en particulier autour du bar que tient l’aîné des jumeaux Martino (Frankie), le Rick’s Café du coin, une zone de nondroit où tout ce petit monde (putes, macs, flics, gangsters) se retrouve pour trinquer en toute civilité au miracle de la libre entreprise. C’est une série pas accueillante, peut-être encore moins que The Wire et ses coins de rue truffés de seringues, même si on sait qu’avec le temps, et le passage des saisons, on se sentira dans le Deuce (« démon », en vieil anglais) comme à la maison. 

En 1971, encouragé par la police, l’État de New York allège ses lois sur la pornographie et ouvre la brèche qui va tous les engloutir – ou les enrichir. La saison 1 laisse entrevoir les timides ébuts de la révolution culturelle à venir, ce moment où le business du cul sort tout juste du sac en papier marron, de dessous le comptoir, pour commencer (modestement) à s’organiser en industrie. La série elle, voit plus loin : Qui a été payé? Qui a été lésé ? Comment la chair humaine est-elle devenue une marchandise mondialement exportable, et qui en a arbitré les profits ? Que tout ça se déroule sur HBO, la maison que Game of Thrones a (re)construit (« It’s not porno, it’s HBO », parodiait récemment le site Funny Or Die) doit beaucoup faire sourire David Simon.

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PATINE URBAINE

Malgré ce qu’elle fait endurer, la série est d’une beauté noire absolue. Reconstitution glorieuse du strip et de ses cinémas « de marque » dégoûtants, image sous-exposée, scènes de rue en éclairage direct... Simon et Pelecanos cherchent à rivaliser avec la patine urbaine de Mean Streets, Taxi Driver ou Panique à Needle Park, et y parviennent parfois de façon bluffante. The Wire est identifiée comme standard de production ET comme série-compagnon. Même créateur, mêmes scénaristes (Richard Price, yo!), mêmes acteurs (coucou Larry Gilliard Jr, Chris Bauer, Anwan Glover, et Gbenga Akinnagbe !) même calage musical prégénérique de fin (Assume the Position, un morceau jazzy utilisé dans The Wire)... Une vraie réunion. Le seul bémol, s’il y en a un, vient du format anémique de huit épisodes, qui ne rend pas tout à fait justice à l'ampleur écrasante de la série. À ce rythme-là, elle en donne à la fois trop et pas assez. Mais on veut bien signer pour sept ans. Dans la première moitié des 80s, le Deuce devient la plaque tournante de l’industrie du X dans le monde. Sauf contre-ordre de HBO, on est là pour un moment.

L'intégrale de la saison 1 de The Deuce est disponible en coffret DVD (29,99 euros) et Blu-ray (34,99 euros).

 

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