The ULULU Company

Futurama n’était pas « Les Simpson dans l’espace », et Désenchantée ne sera pas « Les Simpson en Terre du Milieu ».Rencontre avec l’immense et infatigable Matt Groening.

Pour une série vieille de trente ans, Les Simpson ne disparaît jamais trop loin dans le paysage. Baromètre fiable des modes et des tendances, elle alimente la conversation. Encore récemment, avec la controverse autour du personnage d’Apu, qui s’est refermée sur Matt Groening et l’équipe de scénaristes comme un piège diabolique. En 2018, la caricature du gérant de supérette indien (doublé par un blanc) a simplement du mal à passer, et les auteurs ont réagi à l’intérieur du show avec une séquence où Lisa, contemplant une photo d’Apu, regrette que « quelque chose démarré il y a des décennies et considéré comme inoffensif soit devenu politiquement incorrect ». Jusqu’à envenimer le débat sur les réseaux sociaux et à pousser Groening, d’ordinaire discret, à persister à la télévision US : « Je suis fier de ce que nous faisons dans la série et je pense que nous vivons une époque, dans notre culture, où les gens adorent faire semblant d’être choqués ». On est toujours contents d’avoir des nouvelles de Matt Groening, même dans des circonstances aussi pauvres. Fin Avril, Les Simpson trônait en Une des gazettes pour avoir battu un nouveau record, celui du plus grand nombre d’épisodes jamais produit pour une série américaine de prime time. Et là aussi, il s’est fait tout petit. Comme il nous l’explique dans l’interview ci-dessous, lui et l’équipe ont fêté l’événement… en continuant à bosser. À  64 ans, il s’est octroyé le droit de « geeker » dans son coin.

Il est occupé à faire des cartoons et à en regarder - et probablement à jouir de sa fortune colossale. Il n’a pas besoin de travailler ; Il aime ça. 636 épisodes des Simpson (and counting), 124 épisodes de Futurama (achevée en 2011), et maintenant Désenchantée, sa nouvelle création animée développée sous bannière Netflix. Sa première radicalement adulte : dans un univers médiévale fantastique, l’histoire de Bean (haricot en anglais), une princesse pochtronne qui tente d’échapper à son destin monarchique en compagnie de ses deux compagnons zélés : Elfo, qui lui aussi a fui la tyrannie familiale, et Luci, un démon jouisseur au physique de têtard. Le dessin pastel est un sympathique changement de rythme par rapport aux Simpson, mais ce sont les personnages qui font la différence, en particulier l’héroïne sordide et l’elfe couillon. C’est peut-être l’alcool qui parle (celui qui irrigue la série), mais on a le sentiment qu’ils sont là pour un moment.

C’était dans l’air, ça couvait depuis un moment, et Les Simpson a finalement battu Gunsmoke au titre de série télé la plus endurante de l’histoire. Comment l’avez-vous vécu ?
Matt Groening
: C’est une distinction plutôt arbitraire en ce qui me concerne, qui n’a pas vraiment de portée émotionnelle. J’aimais bien Gunsmoke quand j’étais petit. À l’époque, il y avait des dizaines et des dizaines de westerns à la télé et Gunsmoke faisait partie des bons… Vous savez, on travaille tellement dur sur Les Simpson. Il n’y a rien de moins glamour et de plus besogneux que l’industrie de l’animation, qui demande de constamment porter attention à des détails microscopiques. ‘Bon, maintenant, qu’est-ce qu’on a comme trame de fond pour le bureau du docteur dans la scène suivante ?’. Nous n’avons pas célébré le fait qu’on était encore là, 636 épisodes plus tard, à faire Les Simpson. On a juste poursuivi le travail…  
 
Pourquoi créer une troisième série d’animation maintenant ?
Oh, c’est merveilleusement excitant de bâtir un monde, de le peupler de nouveaux personnages et de voir ce qui peut en sortir ! J’ai dessiné mon strip hebdomadaire Life in Hell pendant trente-deux ans, Les Simpson existe depuis trente ans et Futurama est resté à l’antenne une douzaine d’années, avec quelques interruptions ici et là. Je voulais juste voir si je pouvais encore y arriver ! L’équipe de Désenchantée est constituée de scénaristes et d’animateurs venus de ces deux séries. C’était aussi un moyen de traîner avec des gens qui me font marrer.
 
Le modèle Netflix vous a séduit ? 
Leur offre était vraiment enthousiasmante du point de vue du storytelling. Mettre plusieurs épisodes à l’antenne en même temps, s’autoriser des cliffhangers et des arches dramatiques à cheval sur une saison… Un type de narration que le genre Fantasy appelle naturellement. L’histoire est « à suivre », on n’en dévie jamais. Et le résultat beaucoup moins absurde et surréaliste que les Simpson. Les gags ne font pas allusion au fait que vous êtes en train de regarder un cartoon. On essaye au contraire de vous entraîner dans ce monde de princesses, de farfadets et de démons, et de vous convaincre qu’il existe. 
 
La première série-monde de Matt Groening, donc ?
C’est éclatant à écrire : on répertorie les armes et les espèces vivantes, on cartographie toutes les régions de Dreamland, notre Middle-Earth à nous… Dès l’épisode pilote, on dissémine plein d’énigmes et de mystères sur l’univers, qui ne trouveront leur finalité que bien plus tard dans la série. Elle peut se regarder comme un simple divertissement d’aventures mais les « super fans » vont se régaler à en déchiffrer les secrets.

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Les héros sont des bons vivants qui veulent continuer à s’amuser dans une époque horriblement noire et déprimante…             
Exactement comme nous, non ? (Rires) On n’appuie pas la métaphore au burin mais la série parle à sa façon des injustices et des insuffisances de nos sociétés. Et du conflit de générations, qui me perturbe un peu : comment, dans un monde qui change à toute vitesse, les enfants et les parents ne parviennent plus à se comprendre…
 
Je vous imagine regarder Game of Thrones et vous dire : ‘Mince alors, ce truc est hilarant !’.
(Rires) C’est vrai. J’avoue. Comme tout ce qui se figure le sexe et la violence de manière aussi énorme, Game of Thrones me fait marrer. Mais c’est surtout parce que je sais que les acteurs sont frigorifiés et pataugent dans la boue ! Les châteaux et les orgies, nous, on se contente de les peindre.
 
Quelles étaient vos influences sur Désenchantée ?
Essentiellement des choses du passé. Les cartoons Popeye des frères Fleisher, le style d’animation « Rubber Hose » des années 30 (Tuyau d’arrosage, en référence aux bras et aux jambes élastiques des personnages, ndr), certains strips sur la Renaissance qu’on trouvait autrefois dans les périodiques américains… Mais aussi des films d’actions plus récents. Il y a ce réalisateur que j’adore, S.S. Rajamouli, qui ne fait pas du Bollywood mais du Tollywood, une région spécifique de l’Inde où les films sont en langue Telugu. Ceux de Rajamouli me mettent K.O, en particulier Magadheera, mon préféré. L’histoire d’un motard cascadeur qui comprend qu’il est la réincarnation d’un guerrier Tamoul du 17ème siècle. C’est drôle, fou, gargantuesque, exubérant… Tout ce que j’aime. Je vous conseille aussi La légende de Baahubali et Baahubali 2 : la conclusion. Je crois qu’ils sont sur Netflix.
 
Euh, d’accord…
Vous ne vous attendiez pas à ça, hein ?
 
Non. Mais vous aimez ça, la fantasy ? Tolkien, Dark Crystal, Robert Howard ? Désenchantée n’est pas tout à fait une parodie…
C’est difficile de parodier un genre. J’étais moins intéressé par les codes de la fantasy que par la nécessité de faire vivre ces personnages et de pousser leurs émotions à l’extrême. Vous n’allez jamais très loin en vous moquant d’une chose en particulier. Une fois que vous avez joué avec les conventions et les absurdités du genre, ça devient très compliqué d’inventer des nouveaux gags.
 
Vous l’avez appris sur Futurama ?  
Exemple parfait. Non pas qu’on ait décidé de ne plus se moquer de la science-fiction, mais on s’est mis au défi, à la place, d’explorer de vraies bonnes idées de genre. Des concepts intellectuellement costauds, hardcore même, mais sous la forme d’un cartoon farfelu. Vers la fin de son existence, Futurama pouvait rivaliser avec n’importe quelle série SF à l’antenne.
 
Désenchantée est plus lente que vos autres séries… 
Oh, vous avez remarqué ! Ça me fait plaisir. C’était complètement délibéré. On a calmé l’hyper vélocité du rythme pour faire rentrer plus de narration. C’est vraiment subtil, et le show reste très rapide pour un cartoon de 25 mn, mais oui, on voulait laisser le temps aux personnages de respirer.
 
Et aux gags de faire mouche. Quand ils tombent, ils sont plus méchants…
Je regarde beaucoup de comédie, et dans les shows contemporains que j’aime (Louie, Veep), ils dilatent le temps et retiennent le gag le plus longtemps possible. Et quand il arrive enfin, il frappe beaucoup plus fort. Contrairement à un système-mitraillette qui délivre les gags à la seconde et où chaque ligne de dialogue est une vanne. Gag, gag, gag, gag, gag, gag… C’est épuisant.
 
Je vais faire semblant de ne pas comprendre que vous parlez de Family Guy…
(Rires) Pas du tout, j’adore Family Guy ! Seth MacFarlane est un ami, et l’une des personnes les plus drôles que je connaisse. Vous ne comprenez donc pas ? J’adore les cartoons ! Plus il y en a, plus je suis heureux ! Mon fils de dix-sept ans n’arrête pas de me dire que ses amis préfèrent Family Guy, et qu’ils pensent tous que Les Simpson sont dépassés et ont fait leur temps. Alors je prends sur moi, je n’ai pas le choix. « Ah ouais, bah t’as qu’à demander à Family Guy de payer tes études ».
 
À la fin du pilote, les héros fuient le château et leurs responsabilités monarchiques - ce qu’on pense être le début d’un grand voyage fantastique à travers Dreamland. Mais dans l’épisode 2, on revient au château…
 On vivra des aventures à travers les terres de Dreamland mais on retournera aussi pas mal au château. Hey, on a beaucoup travaillé sur ce château ! Et c’est toujours bien d’avoir un point de chute.
 
Il y a un modèle de sitcom très marqué derrière chacun de vos cartoons. Les Simpson est la sitcom familiale par excellence, Futurama était une comédie de bureau…
 Et Désenchantée , alors ?

Je ne sais pas. Une sitcom de château ?
(Rires) Non ! Disons… Un soap opera monarchique ? Peut-être. On ne passe pas non plus notre temps à parler de la royauté mais… Encore que si, quand même… Je ne sais pas. C’est vraiment l’histoire de Bean ; Une romance initiatique, avec de la magie, de l’alcool et des combats à l’épée.