Dark Crystal netflix
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Le réalisateur de la série Netflix nous raconte les coulisses d'un tournage dantesque, qui a duré plus de trois ans.

Encensée partout dans le monde depuis sa sortie sur Netflix, le 30 août dernier, la série Dark Crystal est une véritable prouesse technique. Un chef d’œuvre d'animation en marionnettes, qui honore à merveille l'héritage de Jim Henson, papa du Muppet Show et créateur du film original sorti en 1982. Réalisateur des 10 épisodes de la première saison, le Français Louis Leterrier (à qui l'on doit Insaisissables, L'Incroyable Hulk chez Marvel ou Le Choc des Titans) nous raconte ainsi comment il a pensé cette adaptation complètement folle et les coulisses d'un tournage titanesque, qui marquera sa vie à jamais.

La vidéo des coulisses de Dark Crystal

Vous aviez une dizaine d'années quand Dark Crystal est sorti au cinéma. Quel rapport affectif, quels souvenirs d'enfance vous avez avec le film de 1982 ?
Louis Leterrier : Des souvenirs très forts, comme tous les gens qui ont regardé Dark Crysal à l'âge de 10 ans. Parce que c'est le premier film d'horreur qu'on a vu. Je me souviens un peu de la première fois, mais je me souviens surtout des revisionnages, en cassette ou à la télé... Ce film-là, avec Star Wars et d'autres, c'est l'un des films qui m'a donné envie de faire du cinéma. Grâce à la création de ce monde merveilleux, à cette histoire magique, que je pouvais comprendre... Je pouvais comprendre comment c'était fait. Je savais qu'il s'agissait de marionnettes. J'allais déjà en voir à l'époque en spectacle. Mais là, c'était des marionnettes super bien faites ! J'ai commencé ainsi à faire des films à 10 ans, en dépeçant mes peluches pour en faire des marionnettes... donc en ayant Dark Crystal en tête ! C'est vraiment le film qui a changé ma vie et m'a donné une espèce d'impulsion créative...

Comment est née l'idée d'en faire une adaptation télé ?
Au départ, il y a une suggestion de Lisa Henson et des enfants de Jim Henson. Personnellement, j'étais plus intéressé par les événements d'avant le film original, que par une suite de ce film. Sauf qu'un préquel, je ne pouvais pas le faire en deux heures. Une suite, cela aurait été possible, mais pas un préquel, qui raconte ce génocide, la bascule de ce monde... On ne pouvait pas le faire en aussi peu de temps. Donc, comme on ne pouvait pas faire un film, il a fallu trouver d'autres partenaires. C'était il y a 8 ou 9 ans. Netflix n'en était qu'au lancement de son studio de production et n'avait pas encore diffusé House of Cards. On a été les voir et on leur a pitché cette histoire, avec les auteurs Jeffrey Addiss et Will Matthews.


Est-ce qu'il a été difficile de convaincre Netflix qu'on pouvait faire une série cool avec des marionnettes en 2019 ?
Tout de suite, ils nous ont dit : « Mais vous allez faire comment techniquement ? » Et on leur a répondu que c'était l'héritage de Jim Henson, alors forcément, que ce serait avec des marionnettes. Ils étaient tout à fait d'accord. Ils savaient que c'était comme ça qu'il fallait le faire. Ils nous ont demandé de leur faire une proposition. Qui finalement, n'était pas si chère que ça. C'est moins cher que le numérique à produire au bout du compte. Mais le soucis, c'est qu'il faut tout signer, tout valider, quatre ans avant la sortie du projet. Parce qu'une fois que le train est lancé, on ne peut pas l'arrêter. On ne peut pas changer. Une marionnette prend un an à être créée et s'il y a un design qu'on n'aime plus, un personnage qu'on veut changer, et bien ça retarde encore d'un an ! Mais ils nous ont fait confiance. Et il y a quatre ans, ils nous ont donné pas mal d'argent pour qu'on puisse lancer la production.

Combien de temps il vous a fallu ensuite concrètement, pour mettre en œuvre ce projet ?
Un peu plus de 3 ans et demi, à compter de notre premier rendez-vous avec Netflix. Il y a eu six mois d'allers-retours pour discuter avec eux. Et puis 3 ans de tournage ensuite ! Parce qu'il faut une année de préparation, une année pour filmer et une année en post-production. En soi, c'est le temps à peu près qu'il m'a fallu pour faire une grosse production comme Hulk (son film L'Incroyable Hulk, sorti en 2008). Mais là, il y a 10 heures de contenus, donc la somme de travail était gigantesque.

Racontez-nous concrètement comment vous avez donné vie à ces personnages... Sur le tournage, il y a donc des marionnettistes, des animatronics, etc.. Ça devait être un joyeux bazar ?
C'était exceptionnel. C'est un plateau où les gens qui venaient était émerveillés. Parce que le monde entier était créé dans ce studio. Ce n'était pas l'ambiance d'un tournage comme Avengers, avec des fonds verts et des acteurs avec des points partout sur le corps. Là, tout était vrai. On pouvait toucher. Il y avait quelque chose d'assez exceptionnel. Et puis sur chaque scène, il y avait des dizaines de personnes à travailler : deux ou trois pour faire vivre chaque marionnettes, des gens qui faisaient les effets spéciaux réels, d'autres qui s'occupaient des lumières, et puis les techniciens etc... C'était vraiment jouissif. Un travail très communautaire en somme. Ainsi, quand on finissait par faire une bonne prise, une bonne scène, on était vraiment content. Il y avait presque un côté mission pour chaque jour de tournage. On était mort le soir, mais le lendemain matin, on était tous ravi d'y retourner.

Dark Crystal : Le Temps de la résistance 1
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Tout a été filmé en prise de vues réelles ou il y a aussi un peu de CGI ?
Bien sûr, il y a des effets numériques. Pas beaucoup... Je dirais que 90% de notre série Dark Crystal est faite avec des effets réels. Mais il y a quand même 10% de numérique, soit pour augmenter les décors, pour faire des plans larges... C'est plutôt du numérique d'augmentation. Et puis on en a utilisé aussi pour certains personnages. Par exemple, les langues de Skeksès sont toutes numériques. En fait, j'ai juste poursuivi le travail de Jim Henson, en écrivant une nouvelle page. Je voulais faire des marionnettes, mais des marionnettes en 2019, ou plutôt 2017 quand on a tourné. Et on a fait des choses avec le numérique que Jim Henson aurait adoré pouvoir faire à l'époque, comme pouvoir effacer complètement les marionnettistes. Donc le numérique nous a servi à ça, à effacer le bout du studio qui dépasse du cadre, à effacer les marionnettistes, rajouter des langues ou des petites choses comme ça...

Qu'est ce qui a été le plus compliqué pour vous ? Le plus délicat à mettre en scène ?
Tout ! C'est le truc le plus difficile que j'ai fait de ma vie ! Chaque marionnette est en réalité un demi-corps qui ne peut rien attraper... il faut donc beaucoup réfléchir, se mettre dans la tête d'un marionnettiste, et penser la mise en scène en se demandant comment les trois marionnettistes qui sont dans chaque Skeksès vont faire pour se battre, pour bouger tel objet... C'est vraiment très technique. Alors chaque matin, entre 6 heures et 7 heures, on avait des réunions pour réfléchir aux problèmes qui allaient se poser. Ce n'est pas le genre de projet où on peut arriver la fleur au fusil sur le plateau en disant juste : « Allez on tourne ! » Non, il faut être très préparé. Il faut avoir un plan B pour tout. C'est une manière complètement différente d'approcher une mise en scène. Et au final, je crois que c'est une bonne chose d'avoir été le seul réalisateur à filmer les 10 épisodes de la série. Parce que j'ai pu apprendre au fur et à mesure et ça se voit d'ailleurs. De l'épisode 1 à l'épisode 10, on peut voir une évolution, tout le monde est plus à l'aise. L'épisode 1, on était encore un peu en train de se chercher et dès l'épisode 4, je trouve qu'on voit vraiment que chacun maîtrise beaucoup mieux, que ce soit les marionnettistes ou moi avec mon cadre...

Après un projet pareil, est-ce que vous avez hâte de retrouver des acteurs en chair et en os sur un plateau ?
Pour l'instant, je ne sais pas quel sera mon prochain projet, mais je peux vous le dire toute de suite : le premier plan que je filmerai sera un plan de pieds qui marchent, une main qui saisit un objet, peut-être une pomme, pour la manger (rires) ! Juste ça, ça m'a terriblement manqué. Pouvoir lier un pied à un corps, à une tête, à une main, et que la main puisse attraper quelque chose... vous ne pouvez pas savoir à quel point !

Dark Crystal, saison 1 en 10 épisodes, sur Netflix depuis le 30 août 2019.