Uncut Gems
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Les frères Safdie nous livrent leurs secrets.

Bouches d'égouts fumantes, crissement du métro aérien, sirènes de police au loin, nuée de badauds sur les larges trottoirs et grattes-ciels scintillants dominant le paysage... New York est par essence le décor de cinéma ultime. Jungle urbaine de Taxi Driver, carte postale chez Woody Allen (Manhattan), playground hostile pour Christopher Walken (King of New York), entre les années 70 et 90, la Grosse Pomme au cinéma était à l'image de sa faune : dense, électrique et protéiforme. Mais les temps ont changé.

Le 11-Septembre est passé par là et les différentes administrations ont nettoyé les rues aussi férocement que Travis Bickle dégaine son 357 devant son miroir. La ville est aujourd’hui gentrifiée, propre comme un cliché Instagram. Pourtant, d'irréductibles cinéastes ont décidé de remonter le temps. En s’inspirant du Nouvel Hollywood, Josh et Benny Safdie sont devenus les portes-étendards d'un cinéma new-yorkais fauché aux méthodes guérilla. Autochtones pur jus, les deux frères redonnent leurs lettres de noblesse au New York de Mean Streets, Manhattan Cowboy et autre French Connection.

Et cela dès leur premier film, Lenny and the kids, sorti en 2009 et tourné en 35mm. Un premier effort confidentiel fabriqué avec les moyens du bord, encapsulant l'itinéraire d'un père démerdard dans un New York vintage. Quelques années plus tard, le tandem réalise leur Panique à Needle Park avec Mad Love in New York, portrait de deux toxicos qui ne veulent pas décrocher.

Puis arrive Good Time en 2017 avec un Robert Pattinson méconnaissable en voyou poissard dans un balade nocturne sous speed. Leur nouveau long-métrage, Uncut Gems, l'histoire d'un diamantaire criblé de dettes jouant au chat et à la souris avec ses créanciers, est le climax de leur carrière en plus de leur film le plus ambitieux et grand public. Produit par Martin Scorsese, parrain incontestable de NYC, conjuguant le do it yourself de Cassavetes et la crapulerie de Ferrara : pas de doute, les Safdie sont les nouveaux rois de New-York. Rencontre avec le duo, alors qu’Uncut Gems se classe dans les films les plus vus sur Netflix durant le confinement.

BIEN S'ENTOURER
Le Loup de Wall Street et l’immense carton Joker comptent parmi ses faits d’armes. A presque 48 ans, Emma Tillinger Koskoff n’est pas seulement une productrice chevronnée, la partenaire en crime de Martin Scorsese et une business-woman de l’ombre. C’est elle qui détient les clés de New York, la boss ouvrant le champs des possibles pour n’importe quel tournage se déroulant dans les rues de la Grosse Pomme. Une alliée fidèle sans qui les Safdie n’auraient pas pu faire Uncut Gems.

Josh Safdie : "Martin Scorsese a fait beaucoup de films se déroulant à New-York et sa productrice, Emma, connaît le terrain comme personne. Nous avons eu ainsi accès à un grand nombre de lieux où nous n’aurions pas pu tourner. Uncut Gems a pris dix ans de préparation et les choses se sont accélérées lorsqu’ils sont venus nous prêter main forte. Les avoir à nos côtés a été comme un laissez-passer pour nos recherches, notamment dans le Diamond District où les gens pouvaient être très méfiants de prime abord."

JOUER SUR LA NOSTALGIE
Il y a quelque chose d’old-school dans le cinéma des Safdie. De rétro même, comme un vinyle chaud qui crapote. Dans leur dernier long-métrage, tout comme dans le précédent, Good Time, c’est Darius Khondji qui chapeaute la lumière. Élément essentiel pour faire ressortir les côtés patiné et granuleux, chers à Josh et Benny, apposant un sceau d’authenticité. Good Time et Uncut Gems font forcément penser à After Hours de Scorsese (encore lui), plongée nocturne dans les tréfonds d’un New York sauvage et endiablé.

Benny Safdie : “Darius a ce talent de maîtriser une photographie restituant parfaitement l’ambiance des années 70. Uncut Gems se déroule en 2012, il y a déjà cette idée de raconter une époque révolue même si proche d’aujourd’hui. Nous tournons comme dans les seventies : il y a de la figuration mais beaucoup de personnes qui apparaissent ou traversent l’écran sont de vrais new-yorkais. Ca fuse beaucoup, notamment lors de la scène de dispute entre Adam Sandler et Julia Fox à la sortie du club. Cette énergie nous motive.”

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CHOISIR UN BON CASTING
Le pape du ciné underground Abel Ferrara , le rappeur hardcore Necro, l’ex-repris de justice Buddy Duress… Le binôme de cinéastes aime s’entourer de tronches authentiques depuis leurs débuts, des vétérans du macadam qui ont encore des choses à raconter tels des piliers de zinc. Même si les frères se défendent de chercher une street crédibilité à tout prix. Ici, Adam Sandler, chef de file de l’humour gras U.S., est méconnaissable tel un doppelgänger empâté de John Turturro. Un anti-héros proche de Ben Gazzara dans Meurtre d’un bookmaker chinois.

Benny Safdie : “Il n’y a pas vraiment une envie de s’encanailler de notre part. Nous sommes juste très ouverts avec Josh et aimons collaborer avec des personnes avec qui nous avons tissé des liens d’amitiés au gré de rencontres. Il n’y a pas de calcul ou de plan de carrière, ce sont simplement des gens qui sont vrais et dont le vécu nous intéresse. Nous racontons simplement leurs histoires.”

NYC COMME PERSONNAGE
Boîte de nuit farcie de néons, bijouterie clinquante, tripots dissimulés, terrain de basket bondé, quartiers communautaires fourmillants, emblématiques 5th Avenue et 47th Street comme point de ralliement… La Grosse Pomme vibre devant la caméra de Josh et Benny. Au point que la ville mythique se détache elle-même du paysage, devenant un personnage à part entière, à la fois imposant et étouffant.

Benny Safdie : “La beauté de New-York réside dans son mélange de modernité et de passéisme. On le voit dans son architecture particulière, ses trottoirs craquelés, les artistes qui jouent aux quatre coins des différents carrefours. Un peu comme à Paris. Nous avons grandi ici, on tire la source de notre inspiration dans la ville elle-même. Peu importe les changements urbains, les successions de gouvernements, le New York que nous connaissions enfants existe toujours. Il est juste caché. Il faut savoir où aller, où poser les yeux pour l’entrevoir. Les touristes ne s’en rendent pas compte.”

AUTOBIOGRAPHIE
De Lenny & The Kids à Uncut Gems, les frangins Safdie ont coloré leurs oeuvres de petits bouts de vies autobiographiques. A commencer par les anecdotes familiales, plus particulièrement autour de la figure paternelle borderline à la limite de la légalité. Si leur premier film retraçait le divorce parental et les années galères de leur père, leur nouveau long-métrage, lui, romance sa vie de diamantaire new-yorkais. Pour en faire un héros ordinaire et fataliste.

Benny Safdie : “Howard [le personnage principal incarné par Adam Sandler, ndlr] est totalement inspiré de notre père. Enfin… On a rajouté pas mal de choses. Gamins, on l’accompagnait parfois dans le Diamond District. Il y avait 1001 histoires qui circulaient là-bas, ça allait de simples blagues à des récits totalement fous. On laissait juste traîner nos oreilles lorsque ses collègues de travail racontaient leurs exploits. Notre père nous en a aussi raconté de belles mais ce n’était pas un magouilleur.”