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On a demandé aux rappeurs Driver et Aelpeacha ce qu'ils pensaient du film sur NWA.

Comment vous trouvez le film ?
Driver : J'ai aimé, ça divertit, j'ai eu des frissons parfois. C'est un très bon biopic, ça m'a fait du bien de voir ça même s'il manquait des choses.
Aelpeacha : Je n'ai pas vu les 2H30 passer ! Très bien fait sur la forme. Bien joué, mention spéciale pour Jason Mitchell, bien réalisé, bravo Gary. Ça se gâte sur le fond...

Vous partiez avec des a priori ?
A : J'avais de gros a priori, et le film les a confirmés. "L'histoire est écrite par les vainqueurs", en l'occurrence Cube et Dre. C'est clairement leur point de vue, pas celui du défunt, ni des deux membres du groupe qui sont pas pétés de thunes, et encore moins celui du méchant manager.
D : J'étais confiant, parce que c'était fait en coprod par les membres du groupe et la femme d'Eazy, je savais qu'il y aurait la vérité, après qu'ils s'arrangent avec certaines choses, j'ai pas de problème avec ça. Même le réal vient des clips, il a fait Friday, il fait partie de leur équipe. Quand c'est d'autres gens, des fans, ou des mecs complètement extérieurs qui disent "wow on veut du sensationnel" c'est là que les biopics foirent.

Straight Outta Compton, un film fondateur ?

La caractérisation des personnages et leurs relations vous a semblé honnêtes ?
D : Ouais. Y'a quand même un personnage que je trouve trop minimisé, c'est D.O.C. Il passe pour un ivrogne qui traîne au studio comme ça. Ce mec était disque de platine à ce moment. C'était une star. Tu regardes le film, à aucun moment c'est une star. Ils pouvaient pas lui faire ça.
A : DOC a signé beaucoup trop de textes pour être "un gars qui boit sa bière et ramène Suge Knight". Sans lui le groupe n'avait pas la même puissance de feu textuelle. C'est D.O.C qui a soufflé l'idée à Dre de faire un Solo, on aurait dû voir cette scène.
D : Après y'a MC REN, il ressemble pas du tout, c'est trop loin. Qu'il soit discret dans le film, ok, mais il était pas comme ça, ça va pas du tout.
A : Ils sont complètement passés à côté. Il suffit de voir les images de l'époque pour s'apercevoir qu'il avait autant si ce n'est plus de bagout que Cube en interview. Cube c'est le politique qui parle dans le micro, Ren c'est la rue qui parle dans son majeur. Yella est parfait, par contre.
D : Cube, tu pouvais pas faire mieux, Suge Knight impeccable. Pour Jerry Heller, l'acteur est magnifique, ressemblant et sournois. Il a son leitmotiv "je suis pas associé chez Ruthless, je travaille pour Ruthless" il est entre les 2, on sait pas si on doit lui faire confiance... C'est le point de vue des autres. J'ai lu le bouquin de Heller, c'est une autre version. Là il est vraiment tel que Cube l’a toujours décrit.
A : Pour moi Dre, Cube, Suge et Heller, c'est du Walt Disney, c'est les gentils contre les méchants, pas du tout nuancés. Cube le gansgta-éduqué qui se fait respecter partout ; dans la vraie vie il se faisait tester et vanner en permanence pas les vieux loups du groupe. Dre idem, un gars qui aurait pour seule casserole un excès de vitesse plein de testostérone ? Ces 2 personnages auraient dû avoir au moins une ou deux casseroles chacun pour équilibrer la chose. Là on est vraiment dans les super héros. Suge et Heller, c'est les méchants. Suge, c’est le diable de Dre. Et celui de Cube, Heller, le diable juif symbole de la suprématie blanche. Uniquement là pour manipuler Eric et lui faire manger du homard !
D : La scène de la voiture où Suge martyrise un pauvre mec garé à sa place de parking, c'est quand même super bien vu. Parce qu'on voit dans le regard de Dre, témoin de la scène, qu'il réalise avec qui il s'est associé. Ça représente le moment où Suge Knight fait ce qu'il veut. Et Eazy est très bien fait.
A : Eazy-E est de loin le meilleur personnage, le plus nuancé : les hauts et les bas, sa compréhension rapide du business et ses défaillances rythmiques, ses moments de confiance et de doute, son tiraillement entre son ascension individuelle fulgurante et la problématique de cohésion du groupe. Bref, la vraie vie quoi !

Y'a-t-il des choses éludées, des angles trop arrondis ?
A : Je comprends les besoins scénaristiques d'un film, la romance et les ellipses, mais c'est pas une raison pour mentir. Le documentaire Ruthless Memories, le livre Ruthless (Gangsta Rap en français) et les interviews de Yella, Dre, Alonzo, BG, Knocc Out, Ren, Cold 187, Jerry Heller, Cube etc, tout prouve que les 3/4 des scènes de ce film sont romancées, revisitées, ou fausses. La rencontre entre Eric et Jerry Heller est purement inventée. Eric a payé Alonzo 750$ pour qu'il lui présente Heller. C'est fondamental dans la compréhension du personnage d'Eazy-E, c'était un gambler visionnaire. Pourquoi la rencontre entre les deux fondateurs du groupe (Eric et André) n'est pas là ? Eazy-E invité à la Maison Blanche, c'est où ?
D : Autre chose : t'as l'impression que Eazy meurt pauvre, limite. Faux. Y'a un truc super important à ce moment, c'est le groupe Bone Thugz N Harmony signé sur son label, qui engrangeait des millions et des millions. Il est mort riche !
A : Pourquoi ne voit-on pas MC Ren se faire tirer dessus ? C'était LA caution "street" du groupe. Si Ice Cube s'était fait tirer dessus, il en aurait fait un film entier. Aucune explication de la genèse du morceau éponyme emblématique "Straight Outta Compton" ! C'est quand même le nom du morceau, le titre de l’album et du film ! On se tape des scènes entières sur le clash No Vaseline, mais rien sur le légendaire beef entre Dre et Eazy-E... Si on voit Eazy les larmes au yeux devant les panneaux publicitaires et la réussite de The Chronic, pourquoi il n'est pas précisé que cet album a pu voir le jour uniquement à la condition contractuelle qu'Eazy-E touche 20% dessus ? Dre faisait un morceau contre Eazy-E pendant que ce dernier touchait 20% ! C'est plus la même histoire...
D : Quand tu mates le film t'as l'impression qu'ils ont jamais eu d'embrouille... Quand Eazy l'appelle pour reformer NWA, c'est pas facile du tout. Dre est chez Death Row, il veut plus avoir affaire à son ex-pote à ce moment. Je te parle même pas des bagarres mythiques dans les terrains de golf entre Dogg Pound (signés chez Death Row) et les mecs de Ruthless, le label d'Eazy... Dans le film on a l'impression que le seul problème reste entre Cube et Heller. Je pense que Dre s'est dit "il est mort, c'était mon ami et on s'est embrouillés pour rien, pas de ça dans le film". Sauf que ça fait partie de l'histoire. Si tu tombes sur des sons où ils s'insultent, ça va te faire bizarre par rapport au film. D'autres diront que Dre frappeur de femmes, c'est absent aussi alors que c'est pas rien ; on est d'accord, mais ça n'a pas eu d'impact sur l'histoire musicale du groupe.

Straight Outta Compton : la seconde révolution N.W.A.

A l'inverse, y a-t-il des passages qui vous ont semblé trop accentués pour le film ?
A : Suge mettait tout le monde sous pression et Dre n'y échappait pas, c'est pour cette raison qu'il a claqué la porte de Deathrow sans demander un centime. Et il était co-propriétaire du label ! Fallait être vraiment déboussolé pour faire ça. Là on nous le montre en Black Superman qui met une patate à des Mob Piru enfouraillés... Quand Dre se retourne en disant "Aftermath", c'est d'un kitch sans borne.
D : Là on est dans Marvel, Terminator, "I'll be back" etc. Il cherchait un nom en quittant Death Row, et il part en lançant "mon label s'appellera Aftermath", c'est du grand délire. Mais attention ça reste un très bon film et notamment les scènes live de concert, ça te file des frissons. Pour avoir vu des vidéos, ils ont réussi à recréer l'ambiance à la perfection.
A : L'intro avec Eric dans la crack house, toutes les parties de NWA en studio et la scène extrêmement malsaine à Deathrow avec la gangsta bitch qui pointe son gun sur la victime à poil, tout ça c'est réussi. A l'instar de certaines scènes de Menace II Society qui ont traumatisé toute une génération, ça peut laisser quelques marques dans des jeunes esprits en 2015... Et cette omniprésence du P-Funk de George Clinton, magnifique !

D'une façon globale, le ton du film vous a paru juste ?
D : Pour moi ce qui ressort c'est une bande de potes qui se rendent pas compte de leurs actes et des conséquences. Ils savent pas ce qu'ils font. A côté y'a l'industrie du disque et ses requins, la figure du rebelle... C'est complet.
A : Trop manichéen. Je n'ai pas senti la dimension testimoniale, la sincérité vis à vis de l’histoire, mais un street-conte de fées. Les personnages n’ont pas assez d’épaisseur. C'est peut-être pour ça que ça cartonne. Des gentils, des méchants et un Eazy en héros tourmenté. Y’a peut-être simplement une recette là dessous.

Pour quelqu'un qui ne connaîtrait pas du tout NWA, c'est une bonne porte d'entrée ?
D : Si tu découvres NWA par le film, tu vas chercher les disques, les interviews, compléter ta culture. Un groupe qui se fait menacer par le FBI, c'est pas rien. Le biopic est une très bonne porte d'entrée, et comme ça reste des ricains, ils n'ont pas oublié le côté business : ils vont vendre à nouveau des albums ! Je pense que des jeunes vont s'intéresser au groupe.
A : Trop grand public. Mais ça fait une super pub pour ce groupe auprès des novices, pour cette raison je valide. Un film 100% objectif n'existe pas, le tout, c'est de conter l'histoire avec l'Art et la Manière, et sur ce plan Straight Outta Compton est une réussite. Revoir cette époque sur grand écran nous renvoie aussi à notre propre histoire. A voir la tête du Rap US et du Rap FR avant et après NWA, on peut largement dire que la « glamourisation » des codes ghetto lancée par ce groupe a tout changé. Qui ne veut pas son oseille, son cab et ses tass' par tous les moyens ? Qui ne veut pas être un Boy N the Hood qui représente directement son Compton à lui, de Houston à Sarcelles et de Vitry à Boulbi ? Eazy en 91 le disait dans Real Niggaz : "Tryna be like us, sound like us, dress like us."

Propos recueillis par Yérim Sar

N.W.A. Straight Outta Compton a été victime de whitewashing

N.W.A. Straight Outta Compton de F. Gary Gray avec O'Shea Jackson Jr., Corey Hawkins, Jason Mitchell est actuellement en salles.

 

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