Sexe, cruauté et tragédie : Twilight, des vampires trop light ?
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La saga revient sur W9.

Prêts pour un rewatch de Twilight ? Les cinq films sortis entre 2009 et 2012 au cinéma reviennt le lundi à la télévision.

Twilight s’inscrit dans un genre maintes fois revisité, mais n’en a pas ou peu respecté les règles, et notamment dans la symbolique des rapports amoureux. Comme le résume Neil Gaiman, auteur de Coraline et grand amateur de fantastique : « le Vampirisme est une bonne manière de parler de sexe sans parler de sexe ». Comparaison avec quelques classiques vampiriques.

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Une histoire rassurante

Dans Dracula, la figure vampirique est représentée dans sa forme traditionnelle : séducteur, meurtrier, disposant de plusieurs concubines, le personnage est très exactement ce qu'Edward refuse d'être, à tous les niveaux. « Le vampire, naguère incarnation du mal, est ici un gentil, qui se comporte bien[…] Twilight est une histoire rassurante » écrivait le sociologue Michel Fizedans sa tribune au Figaro Pourquoi Twilight séduit les jeunes. Logique, dans la saga la symbolique du vampire qui ne maîtrise pas sa soif renvoie lourdement au garçon qui ne se contrôle pas et veut coucher tout de suite. Le seul point commun avec Dracula est leur immortalité dure à vivre : le personnage de Gary Oldman, comme Edward avant sa rencontre avec Bella, est rongé par la solitude et cherche une compagne pour l'éternité. Leur désir de mort vient de là (Edward qui « envie » le suicide de Roméo, Dracula qui trouve la paix dans sa mort définitive).

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Le tragique évacué

C'est là que Twilight esquive les enjeux classiques du genre. Ici c'est Bella qui désire être transformée dès la fin du premier film. Une sorte de proie consentante extrêmement pratique qui zappe illico le pessimisme habituel de ce type d'histoire. Si la base de Twilight peut rappeler celle de Morse, leurs chemins se séparent bien vite. Le film de Tomas Alfredson explore jusqu'au bout l'aspect tragique et illusoire d'une relation amoureuse entre immortel et humain. Si la vampire Eli a un protecteur que l'on devine attaché à elle depuis des dizaines d'années, elle a gardé son apparence de petite fille alors que l'autre est maintenant un vieil homme. La fin du film confirme que seule la répétition de ce cycle, en renouvelant ses protecteurs encore et encore, peut convenir à Eli. Une idée vite expédiée dans Tentation en une courte séquence de cauchemar qui fait réaliser à Bella que, décidément, il est temps de s'activer pour ne pas vieillir et rester assortie à Edward à tout jamais.

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Une condition acceptée

Les arguments martelés par Louis (Brad Pitt) tout au long d'Entretien avec un vampire sont eux aussi balayés d'un revers de main : oui Bella réalise qu'elle va être séparée de ses amis et parents proches qui vont fatalement mourir avant elle, non ça ne la gêne pas. Le héros du film de Neil Jordan pourrait donner l'illusion d'être assez proche de celui joué par Pattinson, mais là encore dans Twilight on désamorce : Louis se considère comme un monstre, déteste devoir tuer et vit sa condition comme une malédiction. Edward, lui, vit plutôt sereinement avec sa famille d’adoption où chacun se nourrit de sang animal et n’émet quelques réserves que lorsqu’il veut décourager Bella de devenir comme lui. Être privé de sang humain est présenté comme une habitude difficile à prendre, un peu comme arrêter le café, pas plus. On est à des années-lumière des personnages d'Anne Rice, d'autant que Bella, une fois vampire, se déclare satisfaite de sa nouvelle situation - un comble. Dans Entretien avec un vampire, le seul qui se rapproche de cette position est le personnage du journaliste (Christian Slater), que le film présente comme un inconscient qui n'a rien compris, à l'inverse de Bella à qui la narration donne raison puisqu'elle agit par amour.

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Des vampires (trop) apprivoisés

Que les vampires soient « gentils » (Louis et dans une moindre mesure Eli) ou méchants (Dracula), ils n'échappaient jamais à leur nature. Twilight réussit le tour de force de les avoir apprivoisés. Comme le dit Jean-Jacques Beneix dans un entretien à Agnès Giard, « L’époque est à l’édulcorant et les vampires n’échappent pas à cette règle. […] Nous avons limé les dents de nos vampires comme nous avons limé celles de nos fantasmes, sans doute à force de refréner nos instincts ». Bien sûr, la frustration n'est jamais loin : « Plus que du vampire, c’est l’idée d’accouplement que l’on réprime. Mais comme on ne peut pas faire taire la nature profonde, on se rêve donc amoindri mais bouillonnant de désir ». Cette analogie avec le sexe est mise en évidence dans la condition qu’Edward pose pour changer sa copine en vampire (et pour coucher avec elle) : le mariage. En gros, seule l'abstinence est envisagée comme « remède ». Une vision dont la sociologue Divina Frau-Meigs déplore les dégâts collatéraux : « il y a une lecture très conservatrice de ces enjeux dépolitisés : la saga est anti-avortement, pro-life, pro-mariage, prône la pureté et l’abstinence… La totale ! ». Car si les héros de Twilight sont loin des vampires libertins, pour la sociologue, Twilight véhicule « une régression des acquis du féminisme 60’s, sous couvert d’une sexualisation et d’une réappropriation du corps ».Sans rentrer dans le jugement de valeur - Meyer étant mormone, ce conservatisme n’a rien de surprenant -, on peut reconnaître que si Twilight n'a rien inventé, l’œuvre a su saisir avec justesse les nouvelles angoisses de son époque. Pour reprendre les mots de Mme Frau-Meigs, « Twilight correspond à un phénomène massif du monde occidental et des pays émergents : le désarroi face au changement de statut des femmes ».Pas convaincus ? Il existe une théorie radicalement différente avancée par le magazine Esquire : les vampires ont du succès car ils correspondent au désir des jeunes filles de sortir avec des gays. Chacun son truc.Voir l'interview complète de Divina Frau-Meigs ici.
Yérim Sar