Disney Pixar

Ce film d'animation très émouvant revient ce week-end à la télévision.

Pete, vous êtes le seul des auteurs d'origine Pixar à être resté. Brad Bird et Stanton sont partis, pas vous. Pourquoi ? J’ai agi de manière égoïste. Je suis resté chez Pixar parce que j’aime ça. J’aime ce qu’on fait. Je bosse avec des gens géniaux et je raconte des histoires qui ont un sens pour moi. Et puis… je travaille avec John Lasseter. Un type qui te pousse à donner le meilleur de toi-même. Un mec qui te sublime. C’est pas un monde facile dehors. C’est Hollywood. Et on se rend compte que c’est quand même inouï de faire ce qu’on fait.

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Vous vous sentez une responsabilité ? Oui : on doit encourager les jeunes artistes. On doit les trouver et leur donner la possibilité de raconter leurs histoires. Des talents d’autres pays, plus de filles. 

En restant, vous préservez aussi l’ADN de la compagnie ? Oui, la compagnie a changé au fil des années, mais le coeur est toujours le même : le désir de raconter une bonne histoire. Ce n’est pas qu’on laisse la possibilité aux artistes de garder leur projets, c’est qu’on les force à rester maîtres et responsables de ce qu’ils racontent. John Lasseter est un artiste, mais il est aussi le PDG de la compagnie et il a lancé la boite dans une nouvelle direction. C’est une entreprise unique. 

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Pourquoi rester dans l’animation plutôt que d’aller dans le live ?  Parce que c’est ce que j’aime. J’ai grandi en regardant des films d’animation. J’aime ça. Pas seulement le processus de fabrication (que je trouve fascinant), mais aussi les personnages qu’on peut créer. L’animation a le pouvoir de t’emmener dans des mondes fantastiques beaucoup plus facilement que le live. Et puis les personnages qu’on peut créer, tout ce qu’on peut raconter… Mon cerveau pense en cartoon et en animation. On peut montrer ce qu’on veut avec le volume, la vitesse… John et moi adorons le cartoon. Chuck Jones, Tex Avery… On les vénère. Dans Vice Versa, on avait une bonne raison de s’inspirer de ces gars. Les émotions sont très extrêmes donc on a utilisé les techniques qu’on a apprises gamins.

Avec Vice Versa, l’idée c’était de remettre Pixar sur les rails ? On n’a pas cherché à faire autre chose qu’un bon film. John et moi n’avons qu’une ambition, même quand on fait une suite : créer quelque chose de nouveau. On approche tous nos films comme si c’était le dernier, comme si on allait arrêter. C’est ce qui nous permet de rester audacieux. 

On a parlé d’un désert créatif chez Pixar Non. On a toujours eu une seule ambition : faire les meilleurs films. Parfois ces films paraissent moins bons à certains. Celui-là par exemple, trois ans après le début de la production, il nous arrivait encore de nous dire que ça ne marcherait pas. Mais parce que les bonnes personnes ont bossé ensemble, ça a marché. Il n’y a aucune garantie. Aucune formule magique. Quand tu commences un film, tu t’engages dans un tunnel. Et rien ne dit que tu vas ressortir de l’autre côté. Le truc de Pixar c’est d’avoir des bonnes idées, mais ça ne donne pas automatiquement des bons films. C’est ça le job : transformer de bonnes idées en bons films. Et c’est dur. 

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D’où est né le film ? En observant ma fille. Petite, elle était ouverte, énergique, toujours de bonne humeur. Et puis, un jour, tout a changé : elle s’est renfermée et je me suis demandé ce qui pouvait bien lui passer par la tête. C’est de là qu’est partie l’histoire.

Pourquoi avoir choisi l'esprit d'une fillette de 11 ans ? Ma fille est l'inspiration directe de Riley. On a fait des recherches extensives avec des psychologues. Le résultat de ces recherces est que, parmi toutes les strates de l'humanité, les filles de 11-13 ans sont les plus socialement réceptives. C'est très clair au lycée : elles sont attentives à tout, captent les messages envoyés par tous. Combien de fois j'ai entendu ma fille dire à ses copines : « Non mais t'as vu comment elle me regarde, celle-là  ! » ?... Les conclusions de la science sont donc venues me conforter dans mon intuition. Soudain, ça devenait super important de prendre l'hyper-sensibilité des pré-adolescentes comme terrain de jeu.

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Le film est une expérience cérébrale intense… Un peu comme si Charlie Kaufman faisait un dessin animé pour enfants. Ahah, j'adore Charlie Kaufman. On ne s'est pas vraiment inquiétés au début de savoir si les enfants pourraient assimiler des concepts aussi abstraits. L'idée était trop bonne, et parce que c'est de l'animation, on pouvait « changer » physiquement le destin de nos personnages-émotions au cours du film... Puis on a lancé les recherches dont je vous parlais. Les enfants en bas âge ne comprennent que le monde physique. Ils comprennent ce que représentent trois pommes, mais pas le concept de « trois », jusqu'à un certain âge, où cette information devient disponible... Les pensées abstraites viennent de se développer dans l'esprit de notre jeune public (c'est à dire dès l'âge de 6 ans). Pour nous, c'était suffisant. Une histoire high-concept comme celle de Vice Versa joue sans cesse avec des gags et des constructions très intello mais rien ne tiendrait debout sans cette relation forte et émouvante entre Joie et Tristesse. Qui nous permet de dramatiser le processus du passage à la maturité, de saisir ce sentiment par essence indomptable qu'est la mélancolie...

C’est un film pour les enfants ou pour les adultes finalement ? Les adultes se raccrocheront à leurs souvenirs d’ado. Les ados s’identifieront à Riley et les plus jeunes seront plus sensibles à la comédie et la quête de Joie qui cherche à rejoindre le quartier général. Enfin, c’est ce qu’on espère. 

Le film n’a rien à voir avec les univers décrits habituellement chez Pixar. C’est l’intention du studio : trouver des terrains de jeu peu explorés. Vice Versa est notre projet le plus ambitieux à ce jour. Le plus compliqué était de trouver le juste équilibre entre toutes les émotions pour refléter ce qu’est la vie. Souvent les moments de joie sont teintés de tristesse et inversement.

Visuellement c’était quoi vos références ? Beaucoup d’imageries scientifiques, des images de cerveaux notamment. Avant de réaliser qu’il fallait davantage représenter l’esprit. L’idée n’était pas de dessiner des vaisseaux sanguins mais des concepts : les pensées, les souvenirs, les émotions, l’imagination... On a donc cherché à donner un caractère organique aux dessins, sans être trop brut. Pour les émotions je voulais qu’elles ressemblent aux sensations qu’elles transmettent. Pour Joie on est partis d’une étoile parce qu’elle est lumineuse. Pour Tristesse, c’était une larme, pour Colère une brique, pour Dégoût un brocoli et pour Peur un nerf.

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La première qui vous soit apparue ? Colère. immédiatement.

Interview Gaël Golhen