Joel Schumacher
Abaca

Portrait d’un cinéaste à la carrière erratique marquée par quelques sommets mais surtout des échecs critiques ou des flops retentissants comme ses deux opus de la saga Batman dans les 90’s.

Joel Schumacher est mort à l’âge de 80 ans. Sur les réseaux, où les RIP se ramassent à la pelle, le décès du réalisateur de Chute libre et 8 mm (deux films de qualité diverse) n’a pas suscité des torrents de larmes. Loin s’en faut. "Sympathique", "inégal", "pas inoubliable", peut-on lire parmi les commentaires en France... C’est dur, c’est un peu vrai aussi. Schumi est mort. Le cinéma s’en remettra. Et pourtant, il suffit de mettre bout à bout certains titres pour relancer les dés. Faut-il par exemple être forcément un boomer pour garder un souvenir ému de St Elmo’s Fire (1985), Génération perdue (1987), L’expérience interdite (1990) et le Brat Pack qui allait avec ? Trois variations sur l’adolescence et la mort, tournés coup sur coup avec des petits jeunes promis à un bel avenir : Emilio Estevez, Rob Lowe, Kiefer Sutherland, Julia Roberts, Demi Moore, Kevin Bacon... Joel Schumacher a donc d’abord été ce cinéaste épris de fantastique et de jeunesse, jouant adroitement sur les terres spielbergiennes. Ses "amis" sont d’ailleurs venus à la rescousse pour que leur "Schumi" ne parte pas sans quelques lauriers. "Un ami précieux de cinéma", pleure Kifer Sutherland sur Twitter, "qui savait apporter de la joie, de l’esprit et du talent !" Plutôt généreux Jack Bauer. Rob Lowe, lui, se souvient du casting de St Elmo’s Fire et d’un cinéaste qui a réussi à le "salir" et faire de lui un vrai "bad boy".

La belle Chute

Mais continuons d’enfiler les perles. Que dire de Chute libre et son début parfaitement oppressant avec Michael Douglas en mode cocotte-minute coincé dans sa voiture ? Le personnage à l’image du propos, est border-line. On peut voir la chose comme un pendant wasp du Do the Right Thing de Lee, sorti quatre ans plus tôt, soit le récit d’un pétage de plombs sous une chaleur insupportable. Racisme, rancœur, sueur, et une société américaine qui part à la dérive. C’est assurément le film qui restera au-dessus de la pile. Parmi les trésors plus ou moins cachés, citons Tigerland avec le jeune Colin Farrell, film sur le vietnam qui arrive certes après tous les autres (nous sommes en 2000) mais demande à être réévalué. En tirant à la ligne, on sauvera aussi le biopic sur la journaliste irlandaise Veronica Guerin portée par Cate Blanchett. Fermez le ban. Joel Schumacher s’est mis au service des scénarios que lui offrait l’industrie et s’est concentré sur les corps qu’il avait devant lui. Et s’il a dirigé tout le gratin (citons aussi Kidman, Cage, Carrey, Clooney...), c’est sûrement qu’il le valait bien. Le type dont le patronyme allemand n’a rien à voir avec un célèbre pilote de F1 en sursis, est né à New-York et suivi des études artistiques qui l’emmèneront à travailler sur les costumes de plusieurs long-métrages dont ceux de Woody Allen. Un pur produit de l’east coast intello et arty, en somme.

Le saccage Batman

Reste le reste. Pile au milieu de la filmo, il y a bien-sûr ses deux Batman. Qui pour passer après Tim Burton ? Certains ont dû raser les murs. Pas Schumi. Il y est allé à fond. Et puisque rayon costumes il touche sa bille, il a saturé le cadre de couleurs flashy. Batman Forever et Batman & Robin, deux films queer, où le super-héros masqué change de visage entre temps (Kilmer puis Clooney). Jamais bon signe. Et pourtant, là encore, que du beau monde (Jim Carrey, Schwarzy, Kidman, Lee Jones, Thurman...). Mais sa relecture du super-héros DC se fait étriller. Joel fait amende honorable et s’excuse d’avoir "saccagé Batman". On a le droit de rêver et de voir dans ce geste, un élan situationniste, voire nihiliste. La suite prouvera qu’il n’en était rien, Schumacher essayant de retrouver une bonne étoile, partout et nulle-part. Un peu la comédie (Personne n’est parfait(e)), plus sûrement des thrillers (8 mm, Bad Company, Phone Game...) Rien de bien mémorable là-dedans, comme si Joel Schumacher n’avait rien de particulier à dire ni à défendre et ce malgré des ambiances volontiers poisseuses. Il était là derrière l’objectif, le nez collé à son scénario, s’échinant à rendre tout ça percutant. Il reste un artisan dont la discrétion n’était pas le fort et qui a péché par excès de zèle et de mauvais goût. On en arrive tout doucement à la croûte des croûtes, sa relecture du Fantôme de l’Opéra, d’une laideur abyssale. Certains journalistes français se souviennent peut-être d’une avant-première parisienne suivie d’un dîner sous les ors de l’Opéra Garnier. Entre deux petits-fours on se gaussait sur le dos de la bête qui nous avait pourtant permis de se gaver à l’œil. Au milieu du banquet, Joel Schumacher avec ses bijoux, son costard cintré, son profil effilé rehaussé d’une chevelure grise ramenée en arrière, était aimable avec tout le monde. Qu’importe d’être un auteur pourvu qu’il ait eu l’ivresse. RIP Schumi.

20 ans après sa sortie, Joel Schumacher s’excuse pour Batman et Robin