Angel Heart
Carlotta VOD

Les productrices du film démentent. Retour sur une querelle entre les deux acteurs qui date depuis plus de trente ans.

"Six mois plus tôt j’étais ruiné. Le seul argent qui me restait venait d’un combat de boxe en Russie d’où je revenais. J’ai tout dépensé. À ce moment-là, Martin Scorsese voulait me voir pour que je fasse un film avec Al Pacino, Joe Pesci, Christopher Walken et Robert De Niro. La directrice de casting a dit à mon manager que De Niro refusait de retravailler avec moi", explique Mickey Rourke, l’air amer, dans une interview pour la télévision italienne, reprise plus tard par The Playlist. L’acteur phare des années 80 à la carrière déclinante depuis plusieurs années, à part les soubresauts Sin City et The Wrestler, respectivement en 2005 et 2008, raconte que De Niro l’aurait empêché de tourner dans ce très attendu film de mafieux produit par Netflix.

"Je suis juste énervé parce que j’avais besoin de cet argent. Il [De Niro] n’a pas passé l’éponge sur ce qu’il s’est passé il y a 20 ans", renchérit Rourke en se trompant sur le nombre d'années. "On disait à l’époque que je lui avait donné une leçon, sauf qu’aucun autre acteur ne l’avait fait avant moi." Mickey Rourke évoque ici l’époque où il tournait dans Angel Heart, d’Alan Parker, sorti en 1987. Seul film où celui-ci a partagé l’écran avec De Niro. Un film sombre et violent, detective story mêlant ésotérisme, vaudou et meurtres sordides. Dans ce thriller, Robert De Niro incarne un mystérieux notable engageant un Privé pour retrouver une personne disparue. L’enquêteur en question est joué par Mickey Rourke alors au sommet de sa gloire. Selon Rourke, toujours dans l’interview relayée par The Playlist, De Niro avait installé dès le début du tournage une atmosphère tendue en lui balançant alors : "Je pense que c’est mieux que nous ne nous parlions pas à cause de la nature de nos personnages dans le film." Pique personnelle ou technique de la fameuse Méthode de l’Actor’s Studio ? Il est de nature connu que de grands méthodistes, à l’image de Robert De Niro, Al Pacino ou encore Daniel Day Lewis, ne sortent pas de leurs personnages une fois la caméra éteinte. Reste que Rourke encaisse assez mal le comportement de De Niro.

 

Robert de Niro et Mickey Rourke - couverture Première 1987
Première Magazine

 

Ainsi, l’affrontement entre les deux ténors ne se fait pas seulement que sur l’écran, mais également entre les prises. Une tension palpable et nerveuse règne entre eux, découlant d’une compétition passive-agressive pour déterminer qui sera le meilleur dans la scène. On peut très bien imaginer que Robert De Niro se sente un peu 'menacé' par ce jeune loup débarquant comme un chien dans un jeu de quilles. Voire 'énervé' de devoir partager l'écran avec cette belle gueule encensée par la presse (malgré un comportement de diva) et prêt à en découdre avec l'acteur oscarisé qu'il est. À l’époque, dans notre magazine d’avril 1987 intitulé Rourke-De Niro : Le Choc, nous avions interviewé Alan Parker pour la promotion d’Angel Heart. Celui-ci revenait notamment sur les rapports particuliers entre ses deux acteurs : "Ça a été la guerre ! Chacun guettait l’autre, chacun voulait être le meilleur, voler la scène. C’était comme un match de boxe." Malgré la tension, le cinéaste reconnait volontiers que De Niro a parfois été surpris par la capacité d’adaptation de Rourke même si celui-ci était souvent "très perturbé par la concentration" de son aîné.

Toujours dans notre magazine, Alan Parker avait confié un souvenir du tournage de la première scène où Rourke et De Niro partage l’écran (il y en quatre en tout dans le film) : "On a répété plusieurs fois, puis j’ai vu qu’il y avait une flaque d’eau sous la chaise de Mickey. En fait, il avait les mains moites, à cause du trac. Alors, il avait mis des glaçons dans ses poches, et il y enfouissait les mains pour se rafraîchir… Mais c’était formidable à voir, cette lutte entre eux." Le réalisateur explique également dans nos colonnes qu’il n’y a qu’une scène dans laquelle Rourke prend le dessus sur De Niro et lui vole la vedette à l’écran. Il s’agit de celle de l’église, lorsque pour la première fois le personnage du détective se révolte contre son employeur

The Irishman : ambiance mafieuse et crépusculaire dans la première bande-annonce

De son côté, Mickey Rourke, que nous avions interviewé à l’époque dans le même numéro, confirmait les dires d’Alan Parker sur l’idée d’une "guerre" entre lui et De Niro : "On a d’abord répété. Dans la scène, j’entre, il est assis, je lui serre la main, puis je m’assieds en face de lui, et le dialogue démarre… À la répétition, pas de problèmes. On essaie la scène deux, trois fois, puis on décide de la tourner. Parker dit ‘action’, j’entre, De Niro tend la main, serre la mienne… Et ne la lâche pas ! On, est resté comme ça, à se regarder, droit dans les yeux, avant que je ne récupère ma main… La guerre était ouverte !" Rourke explique également qu’il garde un souvenir exténuant de ses scènes avec De Niro qui l'ont "complètement vidé". La faute à l’esprit vif et la concentration intense de De Niro, comme l’a dit également Parker, mais aussi car De Niro a l’habitude d’improviser, d’intervertir les lignes de dialogues, de perdre son partenaire de jeu. Rourke n’affirmera même pas qu’il s’agissait d’une belle rencontre artistique et professionnelle. En relisant l’interview, on le sent dubitatif, voir totalement désabusé : "(…) avant le tournage, j’attendais cette rencontre avec impatience, je me disais ‘il va se passer plein de choses.’ En fait, les rôles conditionnaient forcément un type de rapports. Des rapports de force. Cela a été une rencontre, rien de plus."

Retour au présent. En 2019, à un peu plus de deux mois de la sortie de The Irishman prévu le 27 novembre sur Netflix. Ni Martin Scorsese ni De Niro n’ont fait de déclarations concernant les allégations de Rourke. Difficile de savoir si Rourke n’exagère pas les choses, à cause d’une rengaine revancharde en souvenir de l’époque Angel Heart. A contrario, difficile de savoir si c’est vraiment De Niro qui a interféré dans le processus de casting, lui aussi empreint d'une rancœur du passé. De leurs côtés, Jane Rosenthal et Emma Tillinger Koskoff, productrices de The Irishman, et Ellen Lewis, directrice de casting du film, démentent formellement dans IndieWire : "Mickey Rourke n’a jamais été approché pour jouer dans The Irishman, ni même considéré pour apparaître dans le film." Ce qui est certain, c’est que les années qui ont défilé n’ont pas rapproché Mickey Rourke et Robert De Niro. Bien au contraire.

The Irishman de Martin Scorsese durera 3 h 30
Lumière 2019 : The Irishman sera projeté en avant-première en présence de Martin Scorsese