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Nous avions rencontré Jean Rochefort en 2013. L’occasion de se pencher avec lui sur sa carrière féconde. 

Jean Rochefort est mort et, avec lui, une certaine idée d’un cinéma sophistiqué, léger et suranné. Nous l’avions rencontré en 2013 à l’occasion de la sortie en salles de son avant-dernier film (qui devait être le dernier, ce sera finalement Floride de Philippe Le Guay), L’artiste et son modèle de Fernando Trueba.
Au cours de cet entretien à bâtons rompus, l’acteur regardait dans le rétroviseur tout en espérant dans l’avenir (“si Tarantino a envie d’un vieillard qui mâchouille du tabac dans un bar de cowboy, c’est d’accord !”).
Moteur.

Peut-on dire que L’artiste et son modèle est un résumé de votre carrière ?
C’est vrai qu’il y a la somme d’une existence, un peu, dans ce personnage. De plus, j’étais en confiance, étant donné les affinités amicalo-artistico-intellectuelles que j’avais avec le metteur en scène Fernando Trueba, mais aussi avec Jean-Claude Carrière qui est un de mes amis. Le film évoque beaucoup de choses : l’art, un état qui n’est pas exactement de l’amour mais qui s’en approche, la rencontre émouvante, bouleversante même, avec une autre génération, et puis la nature, le vivant. Tout ça évidemment est attirant pour un octogénaire.

Le sculpteur que vous incarnez n’est pas sûr de ses choix. Vous sentez-vous proche de lui ?
Oui, dans mon métier et dans ma personnalité, j’ai toujours été dévoré par le doute. Est-ce une bonne chose ? Je crois, si on a une sensibilité artistique. En tout cas, la certitude est ridicule. On peut avoir des bouffées de certitude très courtes, mais le doute est indispensable.

Le film ramène aussi à votre adolescence qui a dû être assez difficile parce que vous avez vu des horreurs sous l’occupation, puis à la libération. N’est-ce pas pour cette raison que vous avec été attiré par le métier de comédien, parce qu’il permet de se réfugier dans la fantaisie et la fiction ?
Je crois que c’est assez juste. J’ai toujours eu du mal à m’adapter à la réalité. Pendant ma scolarité, j’étais incapable de me concentrer sur des choses qui ne m’intéressaient pas, incapable de mémoriser des choses qui ne faisaient pas partie de l’ailleurs : “Jean, tu as encore oublié d’aller chercher le pain”. C’était ma vie d’enfant et d’adolescent. Je ne comprenais pas pourquoi, alors que j’ai eu un frère qui faisait des études fort brillantes. Donc le décalage était encore plus évident pour mes parents. Et je pense qu’indéniablement ce que j’ai vu entre 10 et 15 ans m’a demandé d’ouvrir une autre porte

Et vous l’avez trouvé dans le jeu ?
Dans le jeu et dans les auteurs.  J’étais plus intéressé par les auteurs que par les rôles, au théâtre en tout cas. Je découvrais tout à coup quelqu’un que je n’aurais pas connu si je n’avais pas été “du bâtiment”. Et j’adorais jouer des rôles dérangeants, drolatiques, incongrus… Ensuite, la vie devenant parfois lourde à porter pour des raisons économiques, il m’a fallu faire des inepties, le plus souvent en Italie, pour nourrir mes incartades. En même temps, les nanars font de jolies blessures de guerre.

Si vous n’aviez pas été acteur, n’auriez- vous pas été tenté d’écrire ?
À une époque tardive, j’ai beaucoup écrit, mais je me suis relu, et à chaque fois je trouvais ça lamentable. J’y ai donc renoncé. J’ai quand même écrit un bouquin sur les chevaux. C’était une commande du Louvre pour laquelle j’ai pris un véritable plaisir, parce que j’ai une certaine compétence, autant sur les peintres du XIX° que sur les chevaux. Maintenant, mes activités physiologiques diminuant, et détestant ne rien faire, je m’amuse effectivement (il montre un manuscrit sur la table) à me passionner ou à me désespérer d’une plume. Tout ceci, sans projet précis, mais intellectuellement, c’est excellent comme obligation. Ça me semble très nécessaire.

Il y avait autour de vous une bande : Marielle, Belmondo, Cremer, Noiret, Girardot... Comment les avez-vous rencontrés ?
J’ai eu une chance folle, d’autant que c’est le hasard qui les a mis sur ma route. Lorsque j’ai terminé ma première année de Conservatoire, je me suis demandé si je devais partir faire mon service militaire, ou demander un sursis. Après une demi-heure de réflexion, j’ai décidé de partir. 18 mois plus tard, à mon retour, j’ai vu descendre de l’escalier principal un groupe, c’était eux. J’étais sauvé. J’avais quitté un Conservatoire de collègues en costume-cravate qui me disaient : “Tu ne feras jamais rien parce que tu t’habilles trop mal”. Et en voyant les nouveaux, c’était tout-à-coup comme une nouvelle vague, ils étaient différents. J’avais trouvé mes copains et mes copains m’avaient trouvé. Et je suis très fier de pouvoir dire que je les ai conservés pendant 60 ans, avec des coups de téléphone toutes les semaines, des rituels, des repas régulièrement, pour parler du vivant, c’est quand même extraordinaire. Mais ils disparaissent en ce moment… Les salauds !

Jamais de rivalité, de compétition ?
Jamais, on s’en foutait. De toute façon, c’était l’époque. Notre bonheur, c’était de monter sur scène et de jouer. Avec des copains c’était encore mieux ! Il y a 6 mois, mon ami Belmondo a dit cette très belle chose avec une grande sincérité. Je lui ai demandé: “Tu te souviens de ce professeur qui ne nous aimait pas toi et moi, qui n’arrêtait pas de nous dire que nous étions très mauvais, est-ce que ça t’a coincé ? Parce que moi ça m’a fait beaucoup de mal !” Et il m’a répondu : “Non, j’ai toujours pensé que pour les petits rôles, ça irait”. Et il m’a dit ça très sincèrement : du moment qu’il serait occupé, qu’il jouerait, qu’il ferait le clown, le drame, même dans des petits rôles, ça lui convenait. Et nous avions tous cet état d’esprit. Vivre était l’essentiel, réussir était secondaire.

Vous avez aussi établi des liens solides avec quelques metteurs en scène. Dans quelles circonstances ?
Avec Yves Robert, il y avait une complicité artistique entre nous. Lorsque j’étais encore très jeune, le hasard m’a fait entrer dans un théâtre de la rive Gauche, où j’ai vu Yves Robert interpréter Liliom de Molnard. Et lorsque je me suis levé après la représentation, j’ai attrapé le fauteuil en face de moi en me disant “je veux être un acteur”. Et après, Yves m’a “utilisé” car il trouvait que je le représentais convenablement dans les rôles. Quelques années avant sa mort, il m’a dit qu’il avait pleuré sur une réplique d’Un Eléphant ça trompe énormément, lorsque Annie Duperey dit qu’elle veut faire l’amour avec moi. Et je répondais : “Vous voulez dire nue ?”  C’est extraordinaire qu’il ait été aussi ému par ces trois mots ! Quant à De Broca, j’ai commencé avec lui en remplaçant Marielle –qui n’était pas disponible- dans Cartouche et dans Les Tribulations d’un chinois en Chine.

Le hasard fait bien les choses, parce que Cartouche est le film qui vous a mis le pied à l’étrier.
Oui absolument. A cette occasion, j’ai découvert l’amour des chevaux, après l’expérience épouvantable qu’avait été le tournage en Union Soviétique de 20 000 lieues sur la terre, un film de propagande.  Après, tourner avec De Broca et Jean-Paul, c’était délicieux. Les tribulations…, nous a fait beaucoup voyager : Hong Kong, le Népal, les Indes, la Malaisie. Nous étions en pleine forme et De Broca nous faisait faire des choses athlétiques, beaucoup plus qu’intellectuelles ! Il avait engagé Ursula Andress, la première Bond girl, d’une beauté extraordinaire. Et le nom de son personnage était Alexandrine Pinardelle, un nom de concierge. Ça nous a fait beaucoup rire.

Avec Patrice Leconte, les débuts ont été plus difficiles, non ?
Oui, très difficiles. Pour le premier film (Les vécés étaient fermés de l’intérieur), nous ne nous sommes pas du tout entendus. Avec mes trente ans de l’époque, j’ai jugé hâtivement qu’il manquait de métier et qu’il avait à mon sens trop de certitudes. Mais 10 ans après, il m’a fait la surprise de me téléphoner pour ce magnifique film, Tandem. Et cette fois-ci, nous nous sommes merveilleusement bien entendus et ça a été générateur de plusieurs autres collaborations : Le mari de la coiffeuse, Ridicule, L’Homme du train

Qu’a représenté Tavernier pour vous ?
Il a été très important. Je n’ai fait que deux films avec lui, ses deux premiers, et c’est un regret de ne pas avoir continué. Sur L’horloger de Saint Paul, il m’a appris à tutoyer la caméra, alors qu’elle m’avait toujours impressionné. J’avais été formé par les dramatiques à la télévision, en direct, nous avions 800 lignes à dire, et pas le droit au moindre bafouillage. Avec Tavernier, la caméra avait beaucoup d’importance, mais si ça ne marchait pas, on pouvait recommencer. Pour moi c’était nouveau, on se libérait tout d’un coup d’une espèce de protocole : le chef opérateur qui prenait 2/3h pour éclairer un plan, les fauteuils avec les noms inscrits, les choses comme ça…  Après, Tavernier m’a beaucoup aidé lorsque j’ai voulu réaliser un truc moi-même sur un sujet un peu délicat : un couple de paysans de Vendée traversant la France pour aller en Algérie nettoyer la tombe de leur fils mort pendant la guerre. Pour trouver de l’argent avec un sujet pareil, j’aime autant vous dire que c’était impossible ! Mais Tavernier s’est battu pour moi et pour ce projet, même si nous n’y sommes pas arrivés.

Et Que la fête commence vous a apporté votre premier César…
Oui, dans une atmosphère glaciale, parce que c’était la première fois, et les gens n’étaient pas encore habitués au fonctionnement de cette « tombola » comme disait Jean-Pierre Marielle. Gabin était le Président à l’époque, et j’ai réussi à détendre l’atmosphère en disant : “Je suis un peu content de l’avoir, mais je suis surtout heureux de constater que Carmet, Brasseur, et Lanoux ne l’auront pas.”  Par la suite, c’est devenu une institution, j’ai moi-même été président, et l’admirable film de Schoendoerffer Le Crabe-Tambour m’a valu un deuxième César.

Pour un rôle dramatique ! Comment avez-vous rencontré Schoendoerffer ?
C’est la première et la seule fois de ma vie que j’ai demandé à un réalisateur de jouer le rôle. J’avais appris l’existence du projet par un copain. J’avais quelques affinités avec la mer, et un de mes grands amis, un peintre, est mort d’un cancer du poumon, comme le personnage. Mon côté Don Quichotte m’a donné le courage de téléphoner à Schoendoerffer pour lui dire que je voulais essayer de jouer ce rôle. Il m’a répondu “Vous rigolez, il n’en est pas question”. Et c’est seulement après 3 mois qu’il m’a appelé, pour me dire qu’il avait réfléchi et qu’il voulait bien me rencontrer. La suite a été une aventure prodigieuse qui a duré près de 7 ou 8 semaines, sur cet escorteur d’escadre. On ne la jouait pas, on la vivait.

Là, vous étiez au plus près de la réalité...
Oui, avec mes deux amis Jacques Dufilho et Claude Rich, nous étions toujours en uniforme au cas où il y aurait quelque chose à tourner, et je disais toujours aux marins qui étaient à bord : “Ecoutez les gars, arrêtez de me saluer, moi je ne suis que le clown !” Mais ils continuaient à nous saluer, il n’y avait rien à faire ! Ce sont des réflexes, très curieux.

De toutes les récompenses qui vous avez reçu laquelle est la plus importante ?
C’est la médaille du mérite agricole, indéniablement. Parce que j’estime que j’y ai droit. J’ai élevé des chevaux, avec passion, et j’ai été le premier en Europe à faire un transfert d’embryon.  J’en suis très fier puisque maintenant, ça se pratique dans le monde entier et que nos juments championnes font des poulains grâce à des mères porteuses.

Pour en revenir au cinéma, que retenez-vous de votre rencontre avec Alain Cavalier ?
Ha oui, n’oublions surtout pas Alain Cavalier, c’est un homme délicieux. Aujourd’hui je dis souvent qu’Un étrange voyage est peut-être le film qui m’est le plus cher. Parce que là aussi, je n’ai pas eu à jouer. Ce personnage me ressemblait beaucoup. J’ai revu le film récemment et il n’a pas pris une ride.

Vous avez été le Cavaleur, est-ce que vous auriez aimé être L’Homme qui aimait les femmes ?
Je pense que j’aurais été plus volontiers “l’Homme qui aimait l’état amoureux”… parce que j’ai aimé passionnément les femmes et je les ai aussi détestées très violemment. Donc oui, en état d’amour, en état de mâle. Quand on parle de l’Homme qui aimait les femmes, on pense à un type dans la rue qui voit une femme qui lui plait et qui va essayer de la draguer, pour l’honorer le plus rapidement. Ce qui n’était absolument pas mon cas. Je n’aimais de l’amour que les histoires d’amour, sans ça j’étais d’une sagesse légendaire, je ne trompais pas.

Vous n’avez jamais tourné avec Truffaut. Ca vous manque ?
On se connaissait et on se fréquentait un peu, mais il était cruel avec ce qu’on pouvait appeler “l’ancienne vague”. Et je lui en ai beaucoup voulu pour ça. Le Dernier métro est inspiré d’une pièce de Renoir, et ça n’a jamais été dit ou su, donc tout ça me dérangeait un petit peu. Par contre, même si j’ai pleuré l’autre jour en revoyant La nuit américaine, mon grand regret, c’est de ne pas avoir tourné avec Louis Malle. Je revois le courage qu’ils ont eu avec Modiano pour Lacombe Lucien. Il était très courageux à l’époque ce gars. J’ai adoré ce film.

Vous avez connu beaucoup de premières fois, mais vous est-il arrivé de vous dire : “là, c’est la dernière fois” ?
J’ai ressenti très fortement ce sentiment dans les ruptures, ces douleurs si profondes. Et puis, ça peut paraître curieux, anodin et un peu ridicule, mais après le drame de Don Quichotte, mon corps m’a fait comprendre que je ne pourrais plus me promener seul en forêt avec ma jument préférée. Ca faisait partie des moments magiques de la vie. D’en être privé a été très dur.  Pendant le tournage de L’artiste et son modèle, j’avais réellement décidé que je ne ferai plus rien après ce film. Maintenant j’en suis moins certain. Si je tombe sur quelque chose qui me donne envie de le partager avec mes contemporains, peut-être que je recommencerai, si mon corps m’y autorise.

Et si Tarantino vous proposait un western ?
A une époque, des Canadiens nous ont proposé à Noiret, Marielle, Belmondo et moi de faire un western, mais ça n’a malheureusement jamais abouti. Mais si Tarantino a envie d’un vieillard qui mâchouille du tabac dans un bar de cowboy, c’est d’accord !