Ozon Poupaud Grace à dieu
Mars Films

Avec Grâce à Dieu le cinéaste donne la parole aux victimes du scandale pédophile de Lyon dans un film magistral qui mélange les genres (mélo, thriller et film-enquête). Il revient pour Première sur ce qu'il présente comme le Spotlight à la française.

On a du mal à imaginer François Ozon se prêter à l’exercice du film "dossier de l’écran". L’enfant terrible du cinéma français n’aime rien tant que dérouter ses spectateurs ; ce disciple des grands formalistes américains (Hitchcock et De Palma en tête) tisse la plupart du temps des pièges sensoriels où il s’amuse à distiller le sentiment de malaise – revoyez L’Amant double. En bon cinéaste de l’inconscient, il adore filmer des paysages mentaux pour laisser flotter le public, privé de certitudes, et mettre à nu les pulsions les plus souterraines de ses personnages. Quand on a su que ce génie du trompe-l’œil allait s’attaquer à un film sur le scandale pédophile qui a éclaboussé l’évêché de Lyon, beaucoup furent surpris. Et de fait, Grâce à Dieu détonne. Surprend même, plus par son apparent classicisme, sa (toute) relative atonie formelle et son souci de véracité (Ozon emprunte clairement le genre du procedural). Les liens avec ses précédents films sont pourtant évidents dès les premières images. La foi et le combat contre les institutions, l’environnement oppressif pavillonnaire ou l’incroyable direction d’acteurs – qui pousse ici Melvil Poupaud, Denis Ménochet et Swann Arlaud dans des territoires inédits et à des niveaux de performance insoupçonnés. Tout cela méritait de faire le point avec le cinéaste pour explorer son rapport à l’actualité et remonter le fil de sa filmographie protéiforme et foisonnante. Rencontre dans ses bureaux, au cœur de Paris, loin, très loin de l’agitation du monde.

PREMIÈRE : La première surprise de Grâce à Dieu est de vous voir aborder pour la première fois un sujet d’actualité. Comment est née cette envie ?

FRANÇOIS OZON : Pour tout vous dire, je n’ai jamais eu le moindre désir de faire un film sur l’actualité. Après avoir beaucoup parlé de femmes de caractère, je voulais développer un récit autour d’un homme en souffrance. Et c’est en cherchant un sujet que je suis tombé par hasard sur le site de La parole libérée. J’y ai lu le témoignage absolument incroyable d’Alexandre, un homme profondément catholique qui se rend compte, à 40 ans, que le prêtre qui l’avait abusé est toujours vivant et continue à s’occuper d’enfants. Et qui, tout à coup, a envie d’agir.

En faire un film a été une évidence ?

Oui, mais dans un premier temps sans forcément le lier à l’actualité. Jusqu’à ce que je rencontre Alexandre, qui est arrivé à notre rendez-vous avec un gros dossier contenant tous ses échanges de mails...

Il vous les a confiés sans méfiance ?

Oui, car Alexandre et ses camarades ont déjà énormément rencontré la presse. Leur dossier est prêt "clé en main" si j’ose dire. Une fois face à lui, je lui ai demandé de me raconter son histoire avant d’aller rencontrer François, qui a poursuivi le combat. Lui, c’était différent : je me suis retrouvé devant un nouveau personnage incroyable, athée, alors qu’Alexandre est dans la foi. Mon désir d’en faire un film grandissait encore plus.

Pourquoi avoir choisi d’en faire une fiction plutôt qu’un documentaire ?

C’était ma première idée, mais j’ai senti que cela allait être compliqué de faire dire à ces hommes devant une caméra tout ce qu’ils m’avaient raconté lors de nos échanges. Leur parole ne s’est libérée que parce qu’ils étaient certains que j’allais m’emparer de leurs témoignages pour les transformer en fiction. Ils avaient adoré Spotlight [le film de Tom McCarthy sur le scandale d’abus sexuels couverts par l’Église à Boston] et ils voulaient leur Spotlight ! Comme je viens de la fiction et que c’est précisément ce que je sais faire, je n’ai pas hésité longtemps. Tout en me rendant compte qu’il me manquait un personnage. Quelqu’un qui soit encore plus dans la souffrance pour représenter ceux qui ne s’en sont toujours pas sortis. Je leur ai donc demandé conseil et ils m’ont orienté vers Pierre-Emmanuel. Je l’ai rencontré, ainsi qu’une poignée d’autres, pour créer une sorte de personnage patchwork.

Vous avez pris le parti de ne pas changer les noms des différents protagonistes alors que l’affaire n’a toujours pas été jugée en appel. Vous n’avez pas craint d’éventuelles attaques en justice ? (Le film a depuis essuyé des attaques en justice pour en retarder la sortie. Malgré ces tentatives de l'équipe de défense du père Preynat, le film sortira bien mercredi 20 février)

Je me suis évidemment posé la question. Mais changer les noms – et appeler le cardinal Barbarin, Baratin, par exemple – aurait été complètement hypocrite. Tout a déjà été raconté dans les journaux, des livres, des reportages... Je ne propose rien de neuf sur l’affaire. Seules m’intéressaient les victimes et les répercussions de la libération de leur parole. C’est pour cela que j’ai choisi de raconter l’histoire de leur point de vue et que je n’ai pas cherché à rencontrer les gens d’Église, ce que j’aurais fait si j’avais traité le sujet en mode documentaire. J’ai aussi fait lire le scénario à des avocats qui m’ont assuré qu’il n’y avait aucun problème puisque tout ce qu’on dit dans le film est déjà connu de tous. Je raconte les faits sans me substituer à la justice. Si j’en crois les victimes, je pense même apporter une certaine humanité aux membres du clergé catholique...

Vous emparer d’un sujet d’actualité a changé votre manière d’écrire?

Je me suis senti une responsabilité : celle de ne pas trahir ceux que j’avais rencontrés. J’avais envie de les "héroïser", comme Soderbergh le fait dans Erin Brockovich. Mais je n’ai pas eu à en rajouter. Car libérer sa parole au sein d’une famille catholique et conservatrice, c’est héroïque ! Mener jusqu’au bout le combat qu’ils ont mené, c’est héroïque ! Attaquer en justice Barbarin et d’autres membres du diocèse de Lyon pour non-dénonciation, c’est héroïque ! Le réel m’a apporté des choses tellement folles que l’écriture a été rapide et limpide. Le plus compliqué, finalement, ce fut le financement.

Découvrez la suite de cette interview dans le numéro de février...

 

 

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