Gone Girl
20th Century Fox

Le thriller de David Fincher revient dimanche soir à la télévision.

Mise à jour du 1er février 2019 : Alors que France 2 programme une soirée spéciale David Fincher, dimanche soir (Gone Girl sera suivi de The Game, avec Michael Douglas et Sean Penn), nous republions notre longue critique du film porté par Rosamund Pike et Ben Affleck.

Pourquoi Rosamund Pike a peu tourné après Gone Girl

Actualité publiée pour la première fois le 8 octobre 2014 : Après une courte review à chaud, nous publions un avis plus détaillé de Gone Girl . On allait voir le dernier Fincher en date avec autant d’intérêt que de circonspection. Paradoxal et imprévisible, le cinéaste est un des rares insiders hollywoodiens assez malin pour jouer selon les règles du système tout en gardant une liberté artistique totale. De son parcours qui n’a rien de rectiligne, on pouvait dégager une vague propension à chroniquer la société au présent, mais avec le temps, il s’avère avoir traité des préoccupations de plusieurs époques : la brutale désillusion de la génération X dans Seven, le nihilisme de la génération Y (Fight Club), le désarroi sans espoir des baby boomers (Zodiac). S’il y a toujours une énigme Fincher, c’est qu’il n’est jamais là où on l’attend, même dans ses films les plus anodins comme Millenium, qui ressemble à une oeuvre de commande, aussi bien faite soit-elle. 

David Fincher a casté Ben Affleck grâce à Google Images

Et c’est précisément ce qu’on pouvait redouter de Gone Girl : une autre commande dans un registre qu’on pourrait assimiler à sa zone de confort. Heureusement ce n’est pas le cas, et pour en finir avec le préambule à rallonge, Gone Girl est peut-être le meilleur film de Fincher depuis Fight Club. En tout cas, le cinéaste y remet les pendules à l’heure, retrouve ses marques et fait ce qu’il fait le mieux : un thriller d’une modernité incisive, d’une noirceur vertigineuse, et qui s’attaque aux institutions (en l’occurrence le mariage) avec une agressivité définitivement sale. Incidemment, c’est peut-être aussi la satire la plus décapante de la société américaine de ce premier quart de siècle.
Avant de continuer, il faut préciser, comme tous les chroniqueurs qui l’ont déjà traité, que Gone Girl est impossible à commenter sans révéler des « spoilers ».

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Torrent de misogynie
A la base, il s’agit d’une drame domestique qui examine ***spoiler*** comment un mariage peut partir en vrille dans les grandes largeurs. Ben Affleck joue Nick Dunne, un journaliste au chômage qui s’est marié cinq ans plus tôt à Amy, une brillante fille de la haute société new-yorkaise (Rosamund Pike). A la veille de leur cinquième anniversaire de mariage, Nick trouve la maison vide. Il appelle la police et au fil des jours, le mystère s’épaissit, tandis que Nick est soupçonné de meurtre, sans preuves puisqu’il n’y a pas encore de cadavre. Les révélations s’enchaînent, d’abord à un rythme de combustion lente, puis elles tombent avec une intensité de plus en plus choquante. Elles révèlent un univers frelaté, où l’apparence est cruciale, comme l’indique l’avocat (excellent Tyler Perry) engagé par Nick pour le conseiller : « l’important, c’est ce que les gens pensent de toi ». Pour Amy, qu’on apprend aussi à connaître, la maîtrise de l’apparence est une seconde nature depuis son enfance.

Gone Girl, un film violemment misogyne ?

Elle connut la célébrité quand ses parents l’ont exploitée comme l’héroïne d’une série de livres. Aussi sûrement qu’un ADN, son expérience déterminera le parcours à venir de cette fille appelée à disparaître. Son rapport aux regards extérieurs, son image, et la façon dont elle peut être façonnée par les médias informent non seulement sa propre identité, mais aussi celle des autres personnages féminins du film. Et à deux exceptions près - la sœur jumelle de Nick (Carrie Coon) et la détective jouée par Kim Dickens (Deadwood, Friday Night Lights, Treme), Gone Girl dresse un tableau effrayant de la femme américaine, programmée pour devenir une salope pour survivre. Il est intéressant de noter que l’auteur de ce torrent de misogynie fondamentale est une femme, qui a adapté son propre roman.

Le meilleur du film noir
Fincher nous a habitués depuis Fight Club à ne pas nécessairement croire le discours à la première personne du personnage principal. C’est pourquoi on n’est pas trop surpris d’apprendre en cours de route que Nick n’est pas l’innocent qu’il essaie de faire croire. En même temps, sa veulerie et sa médiocrité laissent beaucoup de doutes sur sa capacité à avoir ne serait-ce qu’envisagé de tuer sa femme. L’histoire est racontée en alternant son point de vue, qui est plutôt dans le présent, et celui d’Amy, qui est plutôt dans le passé.  Fincher s’en sort avec virtuosité et naturel, évitant le caractère mécanique du roman qui alternait systématiquement un chapitre avec elle, un avec lui.

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Une autre qualité du film est de rendre les personnages d’autant plus fascinants qu’ils sont obligés de se servir de leur intelligence. Sur ce terrain, Amy prouve sa supériorité intellectuelle en soumettant son mari à une série d’énigmes à l’occasion de chaque anniversaire de leur mariage. C’est à l’occasion du dernier qu’elle glisse des indices qui tombent aussi entre les mains de la police.

***spoilers*** Le résultat se rattache à la tradition des meilleurs films noirs, et permet à Rosamund Pike de rejoindre le panthéon des grandes cintrées du cinéma. On peut s’amuser à chercher des références un peu partout, de Hitchcock à tous les grands classiques impliquant des femmes fatales. Une image fait clairement référence à la mort de Shelley Winters dans La nuit du chasseur. ***spoiler*** Mais c’est une fausse piste, sachant que Winters était une victime. Dans Gone Girl, il y a beaucoup plus de coupables que de victimes.

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En fin de compte, les derniers mots sont laissés aux femmes : d’abord, à la détective résignée, qui connaît la vérité mais est obligée de classer le dossier : « On n’y peut plus rien ». Ensuite à Amy, à qui Nick rappelle qu’ils ne peuvent pas vivre ensemble : « On se déchire, on s’engueule, on se détruit ». Sa réponse (« On appelle ça le mariage ! ») est faite d’une ironie si solide qu’on pourrait s’en servir pour construire un escalier jusqu’en enfer.
Gérard Delorme

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