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Jean Dujardin rayonne dans la nouvelle comédie romantique de Claude Lelouch, l’homme qui filme les hommes comme personne. On les a réunis pour évoquer ce tropisme lelouchien, à travers les figures de six acteurs emblématiques de sa filmo.

Mise à jour du 19 mai 2018 : A l'occasion de la diffusion d'Un + Une, demain soir, sur France 2, nous republions notre entretien avec Claude Lelouch et Jean Dujardin.

Un + Une : Lelouch retrouve la magie de ses grands films [critique]

Interview du 4 décembre 2015 : Jean Dujardin rayonne dans la nouvelle comédie romantique de Claude Lelouch, l’homme qui filme les hommes comme personne. On les a réunis pour évoquer ce tropisme lelouchien, à travers les figures de six acteurs emblématiques de sa filmo.

Après Johnny, Jeannot. Après l’alter ego, le fils spirituel. Tout au long de sa carrière, Claude Lelouch a filmé les stars masculines en vogue dont il aura capturé l’essence romanesque à laquelle carbure son cinéma. Trintignant, Bébel, Lino, Dutronc, Luchini, Dujardin aujourd’hui, n’ont jamais été aussi bons, aussi transparents et vulnérables, que lorsqu’ils étaient regardés par Lelouch, le plus féminin de nos réalisateurs. "Je suis un peu tombé amoureux de tous mes acteurs", nous a-t-il confié. Ne pas donner à cet aveu un sens caché : Lelouch aime ses comédiens pour ce qu’ils sont, pour ce qu’ils représentent et pour ce qu’ils disent de la société à un instant t. À travers eux, il parle bien sûr de lui-même, de l’évolution de ses rapports complexes avec les femmes sur les six décennies écoulées. La musique lelouchienne, si caricaturée et si juste à la fois, serait-elle avant tout une question d’aventure personnelle, de quête balzacienne ? Réponses avec l’intéressé et son "double" prestigieux.

JEAN-LOUIS TRINTIGNANT DANS UN HOMME ET UNE FEMME
1966. Lelouch, en mal de succès, offre à Trintignant le rôle d’un pilote automobile veuf qui se reconstruit auprès d’une femme elle aussi endeuillée, jouée par Anouk Aimée. Les "Chabada-bada" de Francis Lai, la Palme d'or, l'Oscar du film étranger… Sa carrière est lancée. 

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Claude : Si on considère le personnage sous l’angle de la vitesse et des femmes, c'est clair, Trintignant est un peu mon double de l’époque. Il faut savoir que le projet est né alors que je traversais une profonde dépression. Quand je ne vais pas bien, je prends ma voiture et je roule très vite. Un soir, je suis arrivé dans un drôle d'état à Deauville, presque par hasard. Je me suis endormi dans mon siège, c'est le soleil qui m’a réveillé le lendemain matin. Il y avait une lumière sublime et cette femme qui marchait au loin, sur la plage, avec un enfant et un chien. Je lui ai inventé une histoire sans avoir vu son visage. Elle m’a redonné le goût de vivre.
Jean : Tu étais déjà Jean-Louis.
Claude : Je me suis écrit l’histoire d’amour que j’avais envie de vivre. Quand je me cache derrière un personnage masculin, je partage forcément beaucoup de points communs avec lui.
Jean : Je crois que tu joues plus ou moins de toi dans tous tes films avec une grande lucidité. Tu es l’amoureux d’Un homme et une Femme, le macho d’Un homme qui me plaît, le con de l'Aventure c’est l’aventure… À chaque fois, tu te donnes des rendez-vous avec toi-même. 

JEAN-PAUL BELMONDO DANS UN HOMME QUI ME PLAÎT
1969. Toutes les stars de France s’arrachent Lelouch. La plus grande d’entre elle, Belmondo, prend le risque de casser son image de mâle ultime en jouant un homme marié qui s’offre une parenthèse enchantée aux Etats-Unis auprès d’Annie Girardot

Claude : J’ai vécu une belle histoire d’amour avec Annie Girardot, qui était en train de se finir quand le tournage du film a débuté. Le type qui ne descend pas de l’avion à la fin, c’est moi… J’ai transmis à Jean-Paul mes sentiments vis-à-vis des femmes, et particulièrement d’Annie. Encore une fois, je ne parle que de ce que je connais. Je ne suis pas un "adaptateur" ou un intermédiaire, je suis en prise directe avec la vie.
Jean : Je n’ai jamais vu Jean-Paul aussi sensible, vulnérable et impudique que dans ce film. À l'époque, ça ne se faisait pas de mettre des mecs en calbar et de montrer leur amour des femmes ! On était dans le macho premier degré, assuré…
Claude : J’ai souvent fait le portrait des derniers machos.
Jean : Jean-Paul, c’était le mâle alpha et la décontraction absolue. Il manque à tout le monde. Il incarne tout ce qu’on voudrait être et, forcément, tout ce qu’on déteste parce qu’on se trouve plus complexe que ça…
Claude : J’ai toujours aimé filmer des personnages proches de la France. C’est quoi une star ? C’est le miroir d’un pays à un moment donné. Il y a eu la France de Gabin, de Bébel, de Depardieu(A Dujardin) Et il y a la tienne aujourd’hui. 

Jean Dujardin : la Bebel filmo

LINO VENTURA DANS LA BONNE ANNÉE
1973. Pour beaucoup (dont Stanley Kubrick), c'est le chef-d’œuvre de Lelouch dans lequel Lino Ventura joue à contre-emploin pour l’une des rares fois de sa carrière. Soit un type mal dégrossi, forcé de changer s’il veut séduire une Françoise Fabian très rafinée. 

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Claude : L’écriture de La Bonne année a procédé d’une prise de conscience : je me suis rendu compte que les femmes n’avaient plus confiance dans les hommes, qu’elles les trouvaient décevants, menteurs, tricheurs… Quelque part, elles faisaient mon procès. Je n’ai pas eu de mal à imaginer ce type brut de décoffrage qui perce des coffres-forts et tombe amoureux d’une femme de son temps. J’ai aussitôt appelé Lino, emballé, mais qui m’a imposé une règle : il ne voulait pas se retrouver au lit avec Françoise Fabian, pour des questions d’image, par rapport à sa femme et à ses enfants. J’étais embêté mais j’ai accepté. Il l’a finalement fait en comprenant mes intentions.
Jean : Ton intuition de prendre Lino est formidable. On ne l’a jamais vu sourire comme ça à une femme à l’écran. La scène du café, où ils dialoguent tous les deux en toute liberté est du pur Lelouch. Claude obtient ce genre de résultat en restant longuement sur les acteurs, en cherchant des trucs très invisibles. Tout est une question de temps et de focale chez lui. 

JAMES CAAN DANS UN AUTRE HOMME, UNE AUTRE CHANCE
1977. Film français tourné aux Etats-Unis, ce western atypique permet à Lelouch de "se payer" James Caan, au faîte de sa gloire. La star américaine et Geneviève Bujold y jouent à leur tour deux veufs inconsolables.

 

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Claude : J’ai grandi avec les westerns. C’est une métaphore formidable de la vie : on a intérêt à dégainer le premier. Je rêvais d’en faire un. Quand il a fallu me projeter dans un acteur pour le film, j’ai instantanément pensé à James Caan. Pour moi, il est la synthèse des héros américains, celui qui m’impressionne le plus dans Le Parrain. Il est à la fois Monty CliftMarlon Brando et Robert de Niro et, en plus, il passe son temps à cheval ! Sa seule exigence, c’était d’ailleurs d’emmener son canasson partout…
Jean : J’ai l’impression que Caan perpétue cette espèce de lien invisible avec les Etats-Unis qui parcourt ton œuvre depuis Un homme et une femme. Les plus grandes stars américaines ont cherché à travailler avec toi, d’ailleurs.
Claude : Après Un homme et une Femme, des gens comme Brando ou Steve McQueen m’ont contacté. Je me suis aperçu très vite qu’ils voulaient juste le réalisateur qui venait d’avoir l’Oscar. Lelouch, ils s’en foutaient. J’ai donc refusé. J’ai juste des regrets pour Steve. C’était un type pour moi, un tueur à qui rien ne résistait. Je suis attiré par les gens qui aiment la vie, et, lui, la vie l’aimait. Quand il débarquait, tout le monde faisait des gros plans sur lui.

JOHNNY HALLYDAY DANS SALAUD, ON T’AIME
2014. 42 ans après L'Aventure c’est l’aventure où il lui faisait tenir son propre rôle, Lelouch retrouve Johnny. La vieillissante idole des jeunes incarne un père indigne poussé à faire la paix avec ses filles.

 

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Claude : Johnny, c’est un pote, j’ai réalisé ses premiers scopitones, on a grandi ensemble. Quand je lui demande de jouer ce photographe de guerre qui a sacrifié sa famille à son métier, c’est ma façon de demander pardon à mes proches, et de lui permettre de le faire lui aussi, qui est un peu dans la même situation.
Jean : On parle beaucoup de mégalomanie à ton propos parce que tu te caches derrière tes personnages masculins, de celui-ci en particulier. Cette mégalomanie supposée serait dégueulasse si elle était à ton service, mais elle est au service de ton cinéma. J'y vois une forme d'audace qui fait cruellement défaut aux réalisateurs français. Claude n’a peur de rien et il vous embarque avec lui. Les compositions de Francis Lai lui ressemblent parce qu’elles sont hors normes, sublimes. Qui sait faire du romanesque en musique aujourd’hui ? Dans les films français, les acteurs parlent tout bas, comme s'il ne fallait surtout pas déranger… 

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JEAN DUJARDIN DANS UN+UNE
2015. Après plusieurs rendez-vous manqués, Jean Dujardin finit par tourner sous la direction de Lelouch. Il leur fallait le bon sujet, ils l’ont trouvé avec cette histoire d’adultère située en Inde, qui réunit un compositeur blasé et une épouse d'ambassadeur (Elsa Zylberstein, magnifique) touchée par la grâce. 

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Claude : Quand j’ai rencontré Jean, au bout d’une heure, j’étais séduit. J’ai tout de suite senti qu’avec lui, la vie était une blague qu’il fallait prendre très au sérieux. Il casse les clichés.
Jean : Tu demandes souvent de rester tel qu’on est. Tu aimes brouiller les pistes, te promener entre l’homme et l’acteur. 
Claude : En l’occurrence, le personnage d’Antoine est un joli mélange de Jean et moi. Les acteurs écrivent aussi le film par leur enthousiasme...
Jean (coupant) : … et par nos sorties de route, aussi. Avec Claude, il faut qu’on soit mauvais élève. Il est très spectateur de son film au moment où il le tourne. Il est du genre à dire à son cameraman et à son ingé son, "Bougez-vous, il est en train de faire des conneries, suivez-le !"
Claude : Pour paraphraser Gabin s’adressant à Belmondo, Jean a été mes vingt ans. Grâce à lui, j’ai eu l’impression de tourner mon premier film. Ou mon dernier… 

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Bande-annonce de Un + Une 

 

 

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