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Dans Les Plus belles années d’une vie, deuxième suite d’Un Homme et une femme, Lelouch retrouve les plages de Deauville, les ritournelles de Francis Lai et... Cannes. Rencontre.

Hors compétition ! Thierry Frémaux aura donc privé Claude Lelouch de l’adrénaline de la compét', l’année même où son plus grand fan international, Alejandro González Iñárritu, remettra la Palme d’or. On connait pourtant la capacité d’imagination des jurés lorsqu’il s’agit d’hommager les films terminaux des grands maîtres, comme le prouvait la Palme « spéciale » offerte à un Godard, absent forcément, l’an passé. Une remise de prix, honorifique ou non, du cinéaste qui aura passé la moitié de sa carrière à décliner Les uns et les autres à celui-là même qui l'a réalisé aurait pourtant eu de l’allure. Un prix d’interprétation pour Jean-Louis Trintignant, superbe dans son énième dernier rôle au cinéma, aussi. Dans un cas comme dans l’autre, c’était la promesse d’un de ces instants cannois qui se regardent l’œil humide et les flashs crépitants, et dont le travail de Frémaux est de faire en sorte qu’ils puissent se produire. Le tampon « hors-compétition » accolé aux Plus belles années d’une vie, sommet lelouchien, nous en privera donc, racontant ainsi plus d’un demi siècle d’occasions manquées entre le cinéaste et l’industrie de ce pays. Mais ce qu'il n'a pas raté hier, c'est sa rencontre avec le public cannois. La présentation du film fut un sommet d'émotion, avec une standing ovation d'anthologie et des festivaliers qui entonnèrent pendant plus de deux minutes le "chabadabada" (ou Badabadaba) de Francis Lai. Lelouch nous a accordé un entretien fleuve que vous pourrez retrouver dans le prochain numéro de Première et dont voici un extrait.

 

Dans son dernier film, Douleur et gloire, Pedro Almodovar, qui a douze ans de moins que vous, explique à quel point l'exercice du tournage devient pénible pour lui, physiquement. Vous avez 81 ans, Les plus belles années… est votre 49ème film, c’est annoncé fièrement à la fin du générique, et vous êtes déjà en train de monter le 50ème. Vous faites comment pour tenir un tel rythme ?

(Rires) C’est un travail de longue haleine. J’ai très vite compris que tourner un film c’était soulever une armée, donc j’ai tout de suite identifié que la forme, physique comme intellectuelle, serait mon outil le plus important dans ce métier. Les trois, quatre fois où j’ai bu dans ma vie j’ai constaté que ça déglinguait complètement la machine. J’ai compris ça dès l’armée. A partir de là, j’ai évité l’alcool, les cigarettes, les drogues, parce que je savais que tout ça m'empêcherait de tourner. Mais j’ai beaucoup de respect pour les gens qui se défoncent. Mon copain Philippe Léotard composait ses plus belles chanson lorsqu’il était ivre. Jacques Villeret était génial lorsqu’il il était rond et Claude Sautet trouvait son inspiration dans ses trois paquets de clope quotidien. Moi, les idées m’apparaissent quand je vais courir dans un bois ou quand je pars grimper à la montagne. J’ai besoin de la santé pour être créatif. Quand je n’aurai plus la forme je devrai prendre ma retraite, c’est pour ça que j’ai si peur de la maladie.

Il y a toujours eu une dimension « physique » dans votre cinéma, un désir d’épuiser le spectateur, de lui rouler dessus. C’est lié au fait que vous tenez vous même la caméra ?

J’imagine oui. Là aussi ça implique d’être costaud parce qu’une caméra ça pèse 20/30 kilos. Enfin ça impliquait, parce que désormais je tourne avec un Iphone. Heureusement qu’il y a cette machine d’ailleurs parce que je me délabre un peu physiquement, et le jour où je ne pourrais plus tenir ma caméra j’arrêterai le cinéma.

C’est essentiel à ce point de cadrer ?

Ah oui ! Quand il y a un plan-séquence dans un de mes films c’est toujours moi qui le fait, impossible autrement. C’est le rapport entre le genre humain et la caméra qui m’intéresse, et pour comprendre comment ce rapport fonctionne il faut forcément être derrière la caméra. Tous les cinéastes qui m’impressionnent le plus sont des gens qui tiennent ou tenaient la caméra. Aujourd’hui j’arrive même à deviner en regardant un film si le metteur en scène est cameraman ou pas. Ca se sent, le rapport à l’image n’est pas le même. Chazelle tient la caméra… Cuaron aussi … C’est impossible de faire autrement. C’est comme un scientifique qui ne regarderait pas à travers son microscope.

Vous me parliez de retraite et on sent que ça vous effraie…

(Il coupe) Oui, complètement c’est ma grande hantise…

… alors que Jean-Louis Trintignant lui ça l’obsède. Lorsque nous l’avions rencontré il y a deux ans, il nous avouait que la retraite il y pensait au moins depuis la fin des années 70.

Ah oui il prend sa retraite après chaque film Jean-Louis. Il est assez négatif, il se traite de raté tout le temps alors que c’est un génie. Bon…(un long silence). Disons que c’est quelqu’un qu’il faut convaincre. Comme Lino Ventura. Comme la plupart des grands. il faut aller le voir en ayant bien potassé ses dossiers et lui faire comprendre qu’il a tort. Voila la plus grande part du boulot avec les acteurs de ce calibre.

Et donc vous l’avez convaincu comment ?

En lui disant que j’entendais dans sa voix ce que je n’avais jamais entendu au cinéma. Il a toujours eu une voix sublime mais aujourd’hui c’est au-delà du sublime c’est comme si toute sa force était concentrée dans sa voix. Il y a un rapport extraordinaire entre la puissance de sa voix et ses rides très creusées: voilà ce que je voulais filmer. Sa voix c’est de la radio mais ça c’est du cinéma ! Donc j’ai réussi à le convaincre en lui faisant mon numéro, puis il s’est rétracté. Il m’a dit trois fois non et quatre fois oui. J’ai beau adorer Haneke, je trouvais dommage que la carrière de Jean-Louis s’arrête avec des films aussi pessimistes qu’Amour et surtout Happy End. Je trouvais ça mieux qu’il se retire sur une note optimiste. D’ailleurs le film aurait pu s'appeler Merci la vie !  si ça n’avait pas été déjà pris.
 

C’est amusant parce que le titre du film est inspirée d’une phrase de Victor Hugo ( « Les plus belles années d’une vie sont celles que n’ont pas encore vécues ») qui est citée dans au moins deux de vos films...

Non, non, elle est citée dans au moins cinq ou six de mes films! C’est une obsession chez moi cette phrase. Vous savez quand je vous donne l’impression de radoter ça signifie juste que je suis de plus en plus sûr de ce que j’affirme. J’adore les gens qui radote parce que ce sont des gens convaincus, honnêtes, sincères. Cette phrase résume mon rapport au temps. Je ne crois pas à la mort, la mort c’est un changement de carrosserie mais le meilleur de chacun de nous est conservé, je n’ai plus de doutes là dessus...  Bref, je n’ai jamais autant dégusté le présent. De toutes façons le présent a toujours été beaucoup plus fort que tout le reste. Je crois que le monde dans lequel on vit est le plus parfait depuis la création. Il y a beaucoup à faire encore, il est évidemment loin d’être parfait, mais on vit mieux à tous les niveaux, et partout dans le monde. Mieux qu’il y a 20, 30, ou 80 ans. Je le sais j’étais là ! Il reste beaucoup de réglages oui, mais ce sont ces réglages qui me fascinent et me permettent de faire des films. Je suis définitivement un homme du présent, de l’instant, même si j’ai de bons souvenirs du passé.

Ca me frappe de vous entendre dire ça parce que j’ai toujours pensé qu’il y avait une dimension très nostalgique dans votre travail.

Ah non. Le présent est beaucoup trop fort pour moi, il n’a pas le temps de vieillir, lui.

Pourtant Les plus belles années... est dédié à trois de vos amis décédés récemment: Pierre Barouh, Francis Lai et Samuel Hadida. Quelque part c’est un film qui baigne dans le passé et les regrets.

Je ne crois pas non. Malgré ce triple hommage, c’est un film porté sur l’avenir : à la toute fin, l’aventure commence. Je serais incapable de faire un film sur la mort, sur le passé, sur les regrets. Ce n’est pas mon genre.