Meta Spark/Kärn Films

Film de peur qui choque et qui dérange, Border exprime l’essence même du fantastique.

Tina, jeune femme dotée d’un physique disgracieux, s’exprimant parfois en grognements et en reniflements animaux, travaille pour la douane suédoise. Et son flair est littéralement redoutable : elle est capable de détecter un suspect rien qu’à l’odorat. Un jour, elle tombe sur un trafiquant d’images interdites ; le lendemain, elle croise sur la frontière Vore, son double masculin, un être primal, tout aussi disgracieux qu’elle. Au cours de son enquête, elle va suivre Vore et basculer dans un autre monde. Résumées comme ça, les choses sont claires : Border est un film fantastique avec une structure de polar. Une enquête, des indices, des suspects, des twists et une résolution. Mais Border possède, tout comme le mystérieux Vore, un plan caché qui prend sens très rapidement. Aujourd’hui, en réalisant un film de genre (entendons-nous : dans la case horreur et/ou surnaturel), on convoque forcément des modèles, pour s’en inspirer plus ou moins explicitement, surtout avec cette génération de réalisateurs nourris à la VHS, dont les messies sont John Carpenter, Dario Argento et Wes Craven. Au fond, il s’agit surtout de se définir. Rien d’original ne se produit plus vraiment : il faut qu’un film de genre soit un remake, un reboot ou un mélange de films très connus ou immédiatement reconnaissables pour pouvoir se faire et se vendre. Shelley, le premier film du réalisateur de Border, Ali Abbasi, faisait référence à Frankenstein par son titre et à Rosemary’s Baby par son affiche. Le très malin Hérédité se présentait comme un mélange de Sixième Sens et Rosemary’s Baby. Il misait ainsi sur la connaissance des films de genre par son public pour mieux le déranger dans ses certitudes. C’est le point commun entre Hérédité et Border : les deux films nous dérangent profondément, mais là où le premier joue avec nos certitudes de spectateur, le second s’amuse à nous déranger dans nos certitudes d’être humain.

LOVECRAFTIEN
Border est adapté d’une nouvelle de l’écrivain John Ajvide Lindqvist, l’auteur de Laisse-moi entrer, magistralement adapté au cinéma par Tomas Alfredson sous le titre français Morse en 2009. Un film mêlant le thème du vampire avec des amours d’enfance, des brimades et de la violence scolaire. Et si Border se situe dans le même univers (la belle Suède hantée de monstres solitaires), il est beaucoup plus radical, beaucoup moins onirique et romantique. C’est un film d’horreur frontale : il nous montre l’indicible, le blasphématoire, comme dans un épisode « Monster of the Week » non censuré de X-Files, comme dans Freaks de Tod Browning. Mais, encore une fois, si Border a des modèles, ce n’est pas pour servir de cache-misère à un manque d’inspiration ou pour établir une connivence démago avec son public. Non, s’il fallait lui trouver des modèles, le plus évident se situerait dans la littérature : dans le réalisme fantastique de H. P. Lovecraft, où les mythes et les légendes ne sont que les reflets romancés d’une réalité choquante. Lovecraft mettait l’horreur hors champ, Ali Abbasi braque directement sa caméra dessus. Vous êtes prévenus : on voit dans Border des choses littéralement affreuses à première vue, mais c’est pour mieux les déconstruire, les confronter. Et nous faire comprendre qu’une fois le monstre montré et vu, il n’est pas si monstrueux que ça. Alors que le film possède des méchants, et des vrais, de purs dégueulasses, et qu’ils ont l’air complètement normaux et propres, eux.

VERS L’INCONNU
Ainsi, le réalisateur renverse le propos raciste lovecraftien (où la monstruosité physique est le signe d’une monstruosité de l’âme ; et le masque de l’autre cache le mal et la corruption), une critique de l’altérité qui se retrouve dans de très nombreux films d’horreur. Heureusement, ce beau propos théorique ne donne pas lieu à un pensum de cinéma glacial. La mise en scène est extrêmement charnelle et sensorielle, et les bruits de respiration grognante que poussent Tina et Vore (géniaux et bouleversants Eva Melander et Eero Milonoff) pour communiquer sont une belle idée de cinéma. Alors que le cinéma de genre ressasse, sauf rares exceptions (Get Out, le dernier Halloween), les mêmes clichés visuels et narratifs comme s’il avait peur d’aller ailleurs pour des raisons commerciales, Border nous fait franchir la frontière entre connu et inconnu. Pur film fantastique dans tous les sens du terme, il nous emmène courageusement dans cet inconnu. Dans cet ailleurs. On y découvre des choses monstrueusement belles.

Border, en salles le 9 janvier

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