Will Smith et Jerry Bruckheimer - Bad Boys for Life
Sony Pictures

Le mythique producteur américain, surnommé "Mr Blockbuster", était à Paris pour présenter Bad Boys for Life, troisième volet de la saga débutée au mitan des 90’s. Entretien avec une légende.

Jadis à Hollywood les producteurs étaient aussi célèbres - voire plus  - que les réalisateurs qu’ils employaient. Les noms de David O. Selznick, Darryl F. Zanuck, Jack Warner, Louis B. Mayer trônaient ainsi en gros caractères tout en haut des affiches comme des labels de qualité. Qui peut prétendre aujourd’hui à un tel prestige de classe ? Jerry Bruckheimer, 76 ans, est assurément l’un des derniers descendants de cette prestigieuse lignée de moguls. Moins raffiné, moins poète peut-être, l’homme - question d’époque - a fait du blockbuster sa marque de fabrique. En près d’un demi-siècle d’activité, il est derrière Top Gun, Le flic de Beverly Hills, Rock, Bad Boys, Les ailes de l’enfer, Armageddon, Pirates des Caraïbes ou plus récemment Gemini Man.

Avec son acolyte énervé Don Simpson (décédé d’excès en tous genres en 1996), il aura mis sur orbite Tony Scott et Michael Bay, deux cinéastes peu connus pour le dépouillement de leur mise en scène. La "recette Bruckheimer" tient justement dans cette façon d’envisager le cinéma comme une attraction foraine où la surenchère fait partie intégrante du jeu. Il est donc curieux de noter que l’homme a produit au début de sa carrière deux films fondateurs du début des 80’s: American Gigolo de Paul Schrader et Le solitaire de Michael Mann. Deux films épurés, frisant l’abstraction, bien loin de 60 minutes chrono ou Pearl Harbor

En ce début 2020, le producteur avance tout bronzé et permanenté dans les rutilants couloirs de l’hôtel Ritz à Paris. Il vient défendre son dernier né, Bad Boys for Life, troisième volet d’une saga débutée dans un autre temps (le mitan des 90’s) à une époque où les effets numériques n’existaient pas encore. Will Smith et Martin Lawrence continuent tant bien que mal de rouler des mécaniques sur l’écran mais Michael Bay, lui, a fait faux bond. Tant pis pour lui et pour nous. Jerry Bruckheimer, dont le physique de mouche contraste avec la figure du producteur omnipotent, boit une gorgée d’eau minérale, réajuste son élégante veste de velours noir et attend avec une douceur étrange la première question...

Michael Bay, réalisateur des deux premiers volets de la saga Bad Boys, apparait ici le temps d’un caméo mais n’a pas mis en scène le film, pourquoi ?

Il n’était tout simplement pas disponible. Il a des milliers de projets en cours, je ne pouvais pas me permettre de l’attendre pour avancer sur ce projet... A Hollywood, une fois qu’un film a le feu vert il faut se lancer immédiatement. Et à ce moment-là, Michael préparait un nouveau Transformers

Du coup, vous avez confié la réalisation à deux jeunes cinéastes belges quasiment inconnus, Adil El Arbi et Bilall Fallah…

Quelqu’un m’a apporté des DVD de leurs films Black et Gangsta en me disant qu’ils seraient parfait pour prendre les commandes de ce Bad Boys que je voulais très organique, très proche des acteurs. Un buddy movie se doit avant tout d’être humain. Or en voyant le travail d’Adil et Bilall j’ai trouvé l’énergie et la maîtrise que je recherchais. Sur Black par exemple, 80% des interprètes n’étaient pas des vrais comédiens et ils ont réussi à les transcender. J’aime cette audace. Quand je les ai rencontrés, ils m’ont affirmé être des fans de la saga Bad Boys et du travail de Michael (Bay)…

… On imagine mal des jeunes cinéastes vous dire le contraire…

Peut-être mais ils m’ont très vite prouvé, ainsi qu’à Will (Smith) et Martin (Lawrence), qu’ils étaient très respectueux de l’univers de Bad Boys. Ils connaissaient les deux premiers films sur le bout des doigts.

Comment les avez-vous aidés à trouver leur place au sein d’une entreprise pareille ?

Une fois que le processus d’un film est lancé – et ce quel que soit son budget - vous entrez dans une bulle imperméable aux bruits extérieurs. Adil et Bilall étaient très concentrés sur leurs objectifs. Je leur ai dit : "N’essayez surtout pas de faire un film de Michael Bay, vous n’y arriverez pas !" Si je les ai engagés c’est justement pour leur spécificité, leur façon de bouger leur caméra, la couleur de leurs images, leur humour… Si vous regardez bien la structure de Bad Boys for Life, vous verrez que d’une scène à l’autre les héros avancent et reculent. Cela créait un va- et-vient constant. Ces mouvements à priori contraires donnent une énergie singulière au film. Ils ne sont pas des adeptes du toujours plus mais préfèrent au contraire ménager le récit pour mieux travailler l’émotion. C’est du cinéma "ying et yang".

Les critiques US de Bad Boys 3 sont incroyablement bonnes

Est-ce que Michael Bay avait un droit de regard sur le film ?

Absolument pas. Il a une maison à Miami, il était dans le coin quand nous tournions. Je lui ai demandé de passer pour faire une apparition. Après tout ce sont ses personnages… Il est venu, il est reparti…

Pourquoi faire un reboot de cette saga aujourd’hui ?

Mais ça fait 20 ans que l’on essaye ! Les anciens dirigeants de Sony n’étaient pas emballés à l’idée d’une suite. Il a fallu attendre un changement de direction en 2018 pour trouver enfin des interlocuteurs motivés par le projet. Ensuite, il fallait que Will et Martin soient disponibles au même moment.

Est-ce que les choses se sont durcies à Hollywood par rapport à vos débuts dans les années 80?

Non, c’est la même chose qu’avant, voire plus simple…

C’est-à-dire ?

Avant vous ne vous adressiez qu’à un seul type d’audience : les spectateurs de cinéma. Aujourd’hui, avec l’essor des plateformes, des chaines câblées, le champ des possibles s’est élargi. Il faut juste adapter ses projets en fonction de l’endroit où il va être diffusé.

Si on reste sur le champ du cinéma donc de la salle, la façon d’envisager un blockbuster n’est plus la même. La domination de Disney a presque cannibalisé tout le reste…

Il faut se battre pour exister. Et alors ? C’est le propre de ce métier. Si je devais m’attaquer à l’univers des super-héros, je ferai aussi des films sur fond vert. Or, ils sont faits par d’autres et ça marche, je ne vais donc pas me lancer là-dedans. En revanche, faire des films qui se passent de nos jours, en prises de vue réelles, je sais faire. Bad Boys for Life a été pensé comme ça. Tout comme Top Gun : Maverick où nous avons demandé aux comédiens – Tom Cruise en tête – de voler pour de vrai à bord des avions de chasse.

Bad Boys et Top Gun, ce sont des marques…

C’est un autre problème. Oui, les studios aujourd’hui veulent acheter des choses qu’ils connaissent déjà donc je leur propose des projets en conséquence. Le public ne réagit pas différemment. Si un spectateur se déplace dans une salle de cinéma et aime se retrouver au milieu d’une foule, c’est avant tout pour partager un moment particulier. L’idée de retrouver Mike et Marcus les excitent, ils veulent se réunir autour d'eux. Du moins, je l'espère. En revanche pour des projets moins évidents, un producteur peut se tourner vers les plateformes de streaming. C’est assez idéal comme système…

Qu’est-ce qui vous motive encore après plus de quarante ans de carrière ?

Divertir les gens !  C’est la seule chose que j’aime et sais faire. Le spectateur s’assoit pendant deux heures, il voyage, oublie ses problèmes… Voilà ce que j’essaie de lui offrir.

Vous aimeriez que l’on se souvienne plutôt de vous comme le producteur du Solitaire de Michael Mann ou celui d’Armageddon de Michael Bay?

Les deux bien-sûr ! Il y a différente manière d’emmener les gens ailleurs. Quand vous débutez la production d’un film vous ne savez si ce sera un blockbuster. Si je devais faire un film comme Le solitaire aujourd’hui, j’irais directement voir Netflix ou Amazon…