Hôtel Transylvanie 3
Sony Pictures

Le réalisateur dynamite sa propre franchise, jusqu'ici un peu trop proprette.

Genndy Tartakovsky, génial réalisateur de séries animées comme Samurai Jack, Star Wars : Clone Wars, Le Laboratoire de Dexter ou Les Supers Nanas, revient au long-métrage avec Hôtel Transylvanie 3 : des vacances monstrueuses, présenté en avant-première au festival d'Annecy. Cette fois la famille de monstres embarque pour une croisière de rêve qui va prendre un tournant inattendu : Mavis se rend compte que Drac est tombé sous le charme de la mystérieuse Ericka, la capitaine humaine du navire, dont le secret les menace tous... Tartakovsky co-signe pour la première fois le scénario d'un film de la franchise et assume enfin à 100 % ses obsessions cartoonesques. Un vrai dynamitage mené à un rythme frénétique. Libéré, Genndy Tartakovsky ? On est allé lui poser la question.

Je suis toujours étonné de voir votre nom associé à la franchise Hôtel Transylvanie.
Pourquoi donc ?

Parce qu'a priori, je n'ai pas l'impression qu'elle vous ressemble beaucoup. Sauf que ce film me fait mentir, votre style est très visible à l'écran. J'imagine que vous aviez une bonne raison de revenir une troisième fois aux manettes ?
J'en avais fini après le deuxième. Pour continuer, il me fallait une vraie bonne idée, un truc sincère. Je ne voulais pas exploiter le filon et piquer l'argent des spectateurs comme ça arrive parfois. Sauf que je n'avais pas d'idée. D'ailleurs, je n'avais même pas envie d'en avoir une, pour tout vous dire (rires). Et puis un jour, mes beaux-parents nous ont fait la surprise de nous inviter sur une croisière. Je me suis mis à observer les familles sur le bateau : plus le temps passait, plus je me disais que c'était l'endroit parfait pour les personnages d'Hôtel Transylvanie. Le scénario a commencé à prendre forme dans ma tête, notamment avec toute cette histoire autour de Van Helsing et de Dracula qui tombe amoureux. Sony a adoré et boom : je travaillais sur Hôtel Transylvanie 3 (rires).

Il paraît que votre condition était de pouvoir écrire le scénario ?
Ouais, parce que la plupart des scénaristes qui ne viennent pas de l'animation écrivent totalement différemment. Et la plupart du temps ça marche très bien, hein. Mais en tant qu'animateur, je travaille d'une autre façon et je ne structure pas mes scènes pareil. Par exemple, quand Dracula est amoureux, un scénariste classique lui fera exprimer ça verbalement. Moi, je le fais danser de joie pendant deux minutes. Ca n'a l'air de rien, mais la différence est énorme. C'est comme ça que j'aime exprimer des idées ou des concepts. Et quand on lit mon script, ce n'est pas forcément évident à visualiser : "Chanson. Il danse et il est heureux" (rires). Bref, je voulais tester l'écriture de mon propre long-métrage. J'ai travaillé avec un super scénariste, Michael McCullers, qui a tout de suite vu ce que je visais.

Vous vouliez être libre comme vous l'êtes à la télévision ?
Je ne voulais plus me battre. Les deux premiers n'étaient pas écrits par moi et quand je disais que je voulais tourner une scène d'une certaine façon, Adam Sandler (NDLR : qui double Dracula en VO) ou le scénariste Robert Smigel avaient d'autres envies. J'étais toujours en train de négocier. Tout le monde est créatif et talentueux, mais ils ne viennent pas de l'animation, contrairement à moi. J'ai une vision très particulière des choses. Souvent, je voulais partir vers des trucs un peu foufous, très cartoon, mais on me disait d'aller dans le sens inverse. Soudain, après vingt ans de liberté totale, j'en étais privé. Le truc, c'est que personne n'a vraiment raison ou vraiment tort. C'était juste un bras de fer : parfois je gagnais, parfois c'était eux. Et ça donne un film mal équilibré, avec deux ou trois voix différentes. Sur le deuxième, il aurait dû y avoir un nouveau réalisateur plus en phase avec la vision du studio. Et je le dis sans animosité aucune, c'est juste la réalité des choses. Donc le troisième, je voulais le faire à ma façon.

Aujourd'hui, tous les studios ou presque ont une branche animation, c'est devenu un enjeu économique majeur. Est-ce que pour autant la multiplication des projets libère la création artistique ?
A mon goût, on ne fait pas encore de choses assez différentes les unes des autres. Aux Etats-Unis notamment, tout se ressemble. C'est frustrant, parce que l'animation asiatique se permet de faire de l'horreur, du drame, de la comédie... Dans l'animation américaine, on copie dès qu'il y a un succès. Donc si je devais faire un nouveau film d'animation, je me débrouillerais pour qu'il détonne. Un peu l'équivalent de Samurai Jack, mais pour le grand écran. Le problème, c'est que si on a un design un peu différent pour un long, il faut qu'il soit approuvé par un comité composé d'executives. Et eux, ils veulent un truc qui les rassure, juste dans la moyenne. Va leur faire comprendre que c'est justement la différence qui fait que c'est bien... Ils devraient te pousser : "Tu peux aller encore plus loin, fonce". Mais personne ne dit jamais ça. Au final, ça sert à quoi de m'embaucher si ce n'est pas pour me laisser faire mon travail ? C'est l'éternel combat entre l'art et le business.

Et la compétition au box-office n'arrange pas les choses, j'imagine ?
Toute l'attention se cristallise sur le week-end d'ouverture, sauf qu'il n'y a que 52 week-ends par an ! Donc il faut à chaque fois que ce soit le plus gros film de tous les temps. Avant, je m'embêtais à pitcher des idées de projets à 10 millions de dollars. Ce n'est rien pour eux, c'est (il fait semblant de cracher par terre). Et s'il rapporte cinquante millions, ça fait cinq fois la mise. Dans ma tête, c'était évident. Mais on me répondait : "Non Genndy, tu ne comprends pas. On ne veut pas gagner 40 millions. On veut faire un milliard avec un budget de 200 ou 300 millions de dollars". J'ai compris ce moment-là que toutes mes idées ne seraient jamais financées.

Il manque quoi alors ? L'équivalent d'une boîte de production comme Blumhouse qui capitalise sur des films à petits budgets ?
Ouais, par exemple. Et encore, il faudrait quelqu'un qui accepte de dépenser vingt ou trente millions de dollars pour le marketing, sinon personne ne sera au courant qu'il sort. Moi, j'ai décidé que je ne voulais pas faire un petit truc culte dans mon coin que personne ne verra. Je pourrais, mais j'ai envie que mes films soient vus.

Il y a un vrai parti pris cartoonesque dans Hôtel Transylvanie 3. J'ai l'impression que c'est une tendance très forte aux Etats-Unis et que beaucoup de films reviennent aux gags visuels.
Pour moi, ce n'est jamais vraiment parti. Mais vous avez raison. Les films d'animation récents parlent beaucoup plus qu'avant. La réalité, c'est que c'est plus dur de faire de l'humour visuel parce qu'une vanne bien écrite dans un dialogue, ça marche de suite. Un gag visuel, ça se regarde, ça ne se lit pas. Mes scripts sont une horreur à lire, car il faut tout imaginer. Par exemple, le studio n'avait pas du tout pigé mon scénario du film Popeye. J'ai dû faire un storyboard pour qu'ils comprennent. C'est très dur de vendre un style cartoon sans dessiner des scènes entières.

Vous en avez vraiment fini avec Popeye ?
Oui, je suis vite passé à autre chose. C'était durant le hack de Sony, du coup il y a eu beaucoup de départs, les executives ont changé. Et puis Popeye est très connu, mais en même temps ça sent un peu la naphtaline selon certains. Disons que je ne l'ai pas relooké avec lunettes de soleil et une casquette à l'envers (rires). Il portait quand même un t-shirt et un jean, mais l'âme de Popeye était intacte. Eux voulaient "le Popeye nouvelle génération". Sauf que je n'allais pas faire ça, parce que j'aime trop le personnage. On s'est vite rendu compte que ça ne pouvait pas marcher. Ils font une série YouTube si j'ai bien compris. Bon...

Vous avez des projets en préparation ?
J'ai quelques trucs sur le feu. Je vais écrire un film pour Sony et certainement une série télé en même temps. On verra comment ça se passe.

Vous avez vu les extraits de Spider-Man : Into The Spider-Verse qui était présentés à Annecy ? Je me disais que ça devrait vous parler.
C'est très cool et j'aime bien qu'ils tentent quelque chose d'osé sur le plan graphique. C'est assez unique ce qu'ils font. Après, je trouve que c'est très proche d'un rendu 2D à l'ancienne, et il y a toujours un truc en moi qui me dit : "Faites-le vraiment à la main !" Mais si ça se trouve, ça ouvrira la porte à de nouveaux projets en 2D. Pour une raison qui m'échappe, c'est toujours un gros mot dans l'industrie.

Hôtel Transylvanie 3 : des vacances monstrueuses, sortie le 25 juillet 2018.

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