Angel Heart / Mississippi Burning - Alan Parker
Studio Canal / L'Atelier des images

Que subsiste-t-il du cinéma chiadé de l’Anglais Alan Parker, superstar des 80s et partiellement oublié depuis, alors qu’Angel Heart et Mississippi Burning sont ressortis en vidéo dans des copies restaurées ?

D’abord Fame, Pink Floyd – The Wall, Birdy puis Angel Heart et Mississippi Burning. C’est peu dire qu’Alan Parker a marqué de son empreinte le cinéma des mal-aimées années 80. Les solos de saxophone dégoulinaient alors des BO, les stores vénitiens filtraient une lumière chaude, les néons clignotaient de partout, l’érotisme soft était une figure imposée. Que reste-t-il de ces rutilantes eighties ou plutôt que reste-t-il du cinéma stylisé d’Alan Parker et de ses potes british ayant un temps conquis Hollywood ? Beaucoup de spectres, quelques cadavres et... Ridley Scott toujours puissant sous les palmiers. Adrian Lyne (Flashdance, 9 semaines 1⁄2...), Roland Joffé (La Déchirure, Mission...) et Hugh Hudson (Les Chariots de feu, Greystoke, la légende de Tarzan...), eux, n’ont plus leur place sur les étagères des cinéphiles qui se bouchent le nez en repensant à toute cette matière, jadis célébrée (Palme d’or, Oscars...), aujourd’hui placardisée. Voici donc que déboulent dans les rayons vidéo en copies restaurées 4K, Angel Heart et Mississippi Burning, deux titres tournés entre 1985 et 1987 par celui qui se fait désormais appeler « sir Alan », preuve que la couronne britan- nique est moins chienne que les studios cali- forniens. Angel Heart est un film noir aux couleurs délavées avec Mickey Rourke en ersatz de Philip Marlowe face à un diabolique Robert De Niro. Mississippi Burning, lui, est un thriller anti- raciste au cœur de l’Amérique ségrégationniste porté lui aussi par deux générations d’acteurs : le solide Gene Hackman d’un côté, l’émacié Willem Dafoe de l’autre. Deux films qui marquent à la fois l’apogée et le début de la fin pour Alan Parker, tout aussi prolifique lors de la décennie suivante mais accumulant les échecs artistiques et publics (cf. la comédie musicale boursouflée Evita). Le cinéaste, 75 ans aujourd’hui, n’a plus donné de nouvelles sur grand écran depuis La Vie de David Gale en 2003, film de procès contre la peine de mort à l’humanisme balourd avec Kevin Spacey et Kate Winslet. Alan Parker est définitivement un homme du passé dont le passif impose toutefois le respect. 

CELUI QUI CHERCHAIT LA MERDE 

Dans un long entretien réalisé par Jean-Pierre Lavoignat et Christophe d’Yvoire et dont un extrait constitue un des bonus de l’édition de Mississippi Burning, Alan Parker, tiré à quatre épingles, dit ceci : « J’ai coutume de dire que mon autobiographie s’intitulera Celui qui cherchait la merde. Je cherche toujours des endroits minables et délabrés... » C’est en effet ce qui frappe à la vision d’Angel Heart et Mississippi Burning : leur ancrage dans un décor poisseux et abîmé qui dessine d’emblée un monde infernal au romantisme désespéré. Tout n’est que boue, marécages, intérieurs minables, ruelles inquiétantes, personnages sur la brèche... Le Manhattan hivernal des années 50 possède le même teint blafard qu’un bled paumé saturé de soleil du Mississippi des années 60. Alan Parker les filme comme un petit théâtre où les lieux sont retraversés plusieurs fois et dessinent un micro-territoire ne laissant entrevoir qu’une infime partie d’un labyrinthe. Angel Heart et Mississippi Burning étouffent le spectateur par leurs ambiances crépusculaires, leur caméra près des corps et leur venin malsain. Une fièvre mystique contamine, en effet, les esprits (magie noire, cérémonie vaudoue ici, rite du Ku Klux Klan là-bas). Quant aux accords discrets et inquiétants du compositeur Trevor Jones, ils circulent d’un film à l’autre comme une malédiction souterraine. Par ailleurs, si Angel Heart est volontairement mental et Mississippi Burning possède une structure narrative plus distanciée, les deux récits respectifs s’articulent autour d’une enquête pour déterrer les racines d’un mal insidieux. C’est une Amérique dantesque repliée sur elle-même que montre le Britannique. Il est étonnant que ce qui subsiste de ce cinéma soit principalement ce qui lui était reproché par une partie de l’intelligentsia à l’époque : son style. Un style jugé affecté, baroque (en un mot « publicitaire ») qui affiche pourtant une cohérence formelle évidente. « Pour Fame, on m’a dit : “New York est joli dans le film, pas dans la réalité !” », se défendait le cinéaste dans les colonnes de Première à la sortie d’Angel Heart. « Mais vers 18 heures, quand le soleil se couche en rasant les gratte-ciel, c’est joli ! Bien sûr, je choisis les instants visuellement beaux, mais ce sont des instants qui existent réellement ! [...] J’aime mieux ça que d’avoir une réputation de cinéaste “réaliste” et de baigner mes films dans une lumière de supermarché. » Pour un cinéaste comme Alan Parker issu du monde de la publicité, l’image cinématographique devait sublimer le réel, fût-il atroce. D’où cette incompréhension à la sortie de Mississippi Burning, et notamment du public afro- américain qui y verra de la condescendance vis-à-vis de sa communauté. 

GUERRE OUVERTE

Mais au centre du cadre, il y a les acteurs, seuls dépositaires d’une éventuelle transcendance. C’est sur- tout vrai d’Angel Heart dont la tension est tout entière contenue dans le combat de coqs entre le jeune Rourke et le demi- dieu De Niro. L’acteur de Taxi Driver, ultra précis, transperce d’un regard noir le beau gosse plus bordélique, obligé de se surpasser pour exister. « Parker dit “action”, j’entre, explique un brin amer Mickey Rourke à Première en avril 1987. De Niro tend la main, serre la mienne... et ne la lâche plus! On est restés comme ça à se regarder, droit dans les yeux, avant que je récupère ma main... La guerre était ouverte. » Concernant Mississippi Burning, le rapport de force est plus équilibré entre Hackman et Dafoe. C’est surtout la jeune Frances McDormand, 26 ans et muse des frères Coen (ils ont alors réalisé Sang pour sang et Arizona Junior), qui illumine le film de l’intérieur. Sublime en femme blessée, chacune de ses apparitions apporte une intensité tragique. À la fin du film, seule au milieu de son intérieur dévasté, elle regarde Gene Hackman partir et, fataliste, lui lance : « J’ai toujours vécu ici. Je reste. Je sais que beaucoup de gens me soutien- dront. » L’humanité, quoi qu’on en pense, n’est jamais totalement perdue. Un opti- misme qui corrige le ton désespéré d’Angel Heart où le diable avait le dernier mot. Le cinéma d’Alan Parker est parqué dans cet entre-deux. Au purgatoire.  

ANGEL HEART

Film ★★★★ • Bonus Pas vus
• De Alan Parker
• Éditeur StudioCanal
• Avec Mickey Rourke, Robert De Niro, Lisa Bonet... • En DVD et Blu-ray 4K + Steelbook Blu-ray 4K Ultra HD 

MISSISSIPPI BURNING

Film ★★★ • Bonus ★★★
• De Alan Parker
• Éditeur L’Atelier d’images • Avec Gene Hackman, Willem Dafoe, Frances McDormand
• En DVD et Blu-ray 4K