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Mel contre Gibson : portrait de l'acteur-réalisateur à l'occasion de Tu ne tueras point, son immense film après dix ans d'absence.

Mel Gibson revient de loin, après la chute qui a failli anéantir sa carrière il y a dix ans. En 2005, il était au sommet, classé en quinzième position sur la powerlist du Premiere américain des cinquante personnalités les plus influentes du cinéma. Une décennie plus tôt, alors qu’il était l’un des acteurs les mieux payés de Hollywood, il avait décidé de se consacrer à la mise en scène, avec une réussite foudroyante : Braveheart lui avait valu les deux Oscars rois en 1995 (meilleur réalisateur et meilleur film) avant qu’en 2004, le succès délirant de La Passion du Christ ne suscite (en plus d’une controverse) l’émergence d’un genre nouveau : le film religieux (« faith movie » – littéralement « film de foi »), un filon que personne n’a su exploiter avec la même efficacité depuis.

À l’époque, Gibson encaisse très mal la violence de certaines critiques dirigées contre les outrances gore et la démesure émotionnelle du film. Un soir de 2006, il est arrêté pour conduite en état d’ivresse et disjoncte. Il noie le policier sous un déluge d’injures antisémites qui lui valent un lynchage médiatique en règle. Il s’en excusera publiquement à plusieurs reprises, entreprendra une cure de désintoxication à long terme et travaillera discrètement à réparer ses torts.
 En 2010, alors qu’il semble en passe de restaurer son image, la trajectoire Gibson déraille à nouveau. Sa petite amie met en ligne des enregistrements orduriers de leurs disputes téléphoniques, le faisant de nouveau passer pour un dangereux maniaque. Cette fois, rien ne va plus. La Toile se moque, les articles de presse sont sans pitié, le portrait (à charge) est complet. Non content de traîner une réputation de fou de Dieu sado-maso et de sociopathe antisémite, le voilà dépeint comme un macho sexiste, capable de menacer physiquement la mère de sa fille de 8 mois. À Hollywood, des patrons de studio prennent la décision de le boycotter, et le font savoir. En moins de cinq ans, Gibson a perdu son crédit, sa réputation et, pire, son public. Rideau ?

Forces contraires

Avec le recul, la sanction paraît lourde en regard de ses fautes : des paroles proférées en état second, sous l’emprise de l’alcool ou de la colère, alors qu’il était littéralement « hors de contrôle », pour citer le titre de son dernier rôle de star avant la chute (Martin Campbell, 2010). Il ne s’agit pas ici de lui trouver des circonstances atténuantes, mais de souligner une personnalité instable, fragilisée par l’opposition permanente de forces antagonistes. Chez lui, les contraires sont indissociables : la grossièreté va de pair avec une grande délicatesse, la brutalité avec la douceur, la noirceur avec la séduction. Au début des années 2010, alors en pleine tourmente, Gibson a reconnu publiquement avoir été diagnostiqué maniaco-dépressif. Au fond, il n’a jamais cherché à dissimuler cette vulnérabilité. Tout au long de sa carrière, il s’en est servi pour nourrir ses rôles, depuis le Martin Riggs de L’Arme fatale, sujet à des accès de colère aggravés par l’alcoolisme, jusqu’à l’ex-Hell’s Angels repenti de Blood Father, sorti l’été dernier. Son nouveau film Tu ne tueras point relève de la même démarche de mise à nue, de la même quête de Rédemption. Le film retrace les exploits de Desmond Doss, objecteur de conscience décoré pour avoir sauvé 75 hommes pendant la bataille d’Okinawa en 1945, sans tirer le moindre coup de feu. Il n’est pas surprenant que Gibson ait été séduit par cette histoire stupéfiante et paradoxale. Entre le « pacifiste violent » Doss et le metteur en scène, les points de rencontre sont, en effet, légion. Il y a, bien sûr, le thème de la guerre (central dans l’œuvre de l’acteur-réalisateur, de Galipoli à Nous étions soldats, en passant par Braveheart) et le poids de la religion dans leur vie (Gibson est un catholique fervent, Doss était adventiste, doctrine attachée au principe de la liberté de conscience dans le respect de l’ordre public). Plus intime encore, il y a la notion de violence innée, héréditaire. Dans le film, Doss devient objecteur de conscience pour lutter contre ses propres pulsions de haine et rompre avec l’héritage de son père, un soldat de la Première Guerre mondiale qui noie son syndrome post-traumatique dans l’alcool. Comme Doss, Mel a dû gérer la figure controversée de son propre père, Hutton Gibson, lui-même vétéran, écrivain propagateur de thèses révisionnistes et conspirationnistes. Gibson partage enfin avec Doss un rapport complexe, presque douloureux, à la notoriété et au fait de devoir se justifier face au regard des autres. Doss n’aimait pas s’expliquer devant ceux qui lui reprochaient sa position intransigeante vis-à-vis des armes, pas plus qu’il n’appréciait la perspective de devoir se donner en spectacle après avoir été décoré. Une fois la guerre finie, les studios hollywoodiens l’ont approché sans relâche – mais sans succès – pour obtenir les droits de son histoire. Il n’a fini par céder qu’à la toute fin de sa vie (il est mort en 2006), sur les conseils des membres de sa congrégation. Une attitude réservée qui a frappé Gibson par sa valeur d’exemple, presque sacrificielle.

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Garde-fous

D’évidence, la communication a toujours été un exercice délicat pour l’imprévisible Gibson, la menace permanente de ses dérapages étant accrue par les circonstances particulières de la promotion. Il a beau y être habitué depuis de longues années, il sait pertinemment qu’il doit rester alerte et distant. Par le passé, plusieurs journalistes ont cherché à exploiter son tempérament bouillant pour le pousser hors limites. Pour se préserver, il a dû mettre au point un certain nombre de règles et de garde-fous. À une époque, l’une de ces règles était inspirée de « boire ou conduire » : s’il avait bu, il préférait se taire et laisser parler un « orateur désigné », comme on se fie à un « conducteur désigné » à la suite d’une soirée trop arrosée. Est-ce pour éviter de franchir la ligne qu’il a pris la précaution de ne parler à Venise qu’en présence d’Andrew Garfield ? En interview, le duo prolonge la dynamique d’identification du film, où le cinéaste semble s’exprimer à travers la figure christique de Doss. Les deux hommes se complètent, finissent les phrases l’un de l’autre, jouent de leur complicité évidente et de leur vision partagée du personnage. Une partie des entretiens a lieu sous forme de tables rondes (entre 6 et 8 journalistes posent des questions pendant une vingtaine de minutes aux « talents » qui passent de table en table). Comme toujours, Gibson est prudent, très factuel, même si certaines de ses blagues frôlent la sortie de route. Après une discussion sur les forces « surhumaines » qui auraient inspiré à Doss la capacité d’accomplir ses exploits sur le champ de bataille, un journaliste lui demande où lui-même a puisé l’énergie de mener à bien un film pareil. La réponse fuse : « More drugs ! Better Drugs ! » (« Plus de médocs ! De meilleurs médocs ! »). Puis il sourit, avant de triturer violemment sa barbe en expliquant qu’il lui a effectivement fallu mobiliser des efforts colossaux pour aller au bout de ses idées, malgré un budget modeste et des délais très serrés.

Notre critique de Tu ne tueras point

« Quelque chose va arriver »

Un autre moment sur le fil survient lorsque Gibson raconte qu’il a dû passer un an en Australie pour les besoins de la production et qu’il en a profité pour reprendre contact avec nombre de ses ami(e)s de lycée. Rigolard, il lâche qu’il a passé son temps à leur faire des excuses. Mais à propos de quoi ? Mel Gibson : « Il faut croire que j’aime ça. Voyez, je m’excuse aussi auprès de vous autour de cette table, je ne sais même pas pourquoi... » Andrew Garfield intervient : « À titre préventif, peut-être? ». Mel Gibson : « Quelque chose va arriver... » Il ne croit pas si bien dire. Le lendemain après-midi, il annulera brusquement tous ses entretiens. Première assiste en direct à l’incident. Mel Gibson, toujours flanqué d’Andrew Garfield, se présente face à nous pour son premier « two on one » de la journée (deux « talents » face à un journaliste). L’interview débute par les questions liées au 40e anniversaire du magazine. Confronté à la couverture du numéro sur Braveheart, il y a vingt ans, Mel Gibson essaie sans succès de se rappeler le nom du photographe : « C’était une drôle de photo à faire. Comme si on me regardait dans un bouton de porte, à cause de l’objectif grand angle... » Les choses se gâtent dès la question suivante. Qu’est-ce qui l’a le plus marqué en quarante ans de carrière et de cinéma ? Réponse : « Oh, man ! J’ai un blanc, je ne me souviens de rien. » Il propose d’y revenir plus tard, en lâchant une vanne limite dont il s’excuse aussitôt, affirmant que dans l’état où il est, il a du mal à dépasser le stade de l’humour de chiotte.

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La tentation de Venise

La question suivante porte sur le thème du film (un soldat devient célèbre en sauvant des vies), soit le contraire exact de celui d’American Sniper (un soldat devient célèbre en battant des records d’ennemis abattus). Gibson a vu le film d’Eastwood mais refuse de faire le lien. L’air perdu, il lance : « Je ne peux même plus penser. Je suis désolé. Je n’ai pas dormi depuis trois jours. Je n’ai plus de cerveau. Je suis incapable de répondre. Je vais rester assis et boire un verre d’eau. » Garfield prend le relais, avant de constater que : « Mel est parti. » Un assistant se veut rassurant : « Ne vous inquiétez pas, il fait juste quelques pas pour s’éclaircir les idées. » Andrew Garfield : « Le décalage horaire, vous comprenez... » De fait, Mel Gibson revient et s’excuse à nouveau : « Pardonnez-moi, mes synapses m’ont lâché. » Il se rassoit, ferme les yeux et semble s’assoupir. Garfield poursuit sur la violence innée de Doss et la part de son père qu’il a conscience de porter en lui. Alors qu’il cherche le nom de cette forme d’hérédité, Mel Gibson ouvre un œil pour affirmer d’une voix sépulcrale : « On appelle ça le Chi ancestral, la somme de tout ce qui nous constitue », manière de rappeler son intérêt pour un sujet qu’il a de toute évidence étudié à fond. Ce sera sa dernière intervention. Quelques minutes plus tard, à nouveau sollicité, il dépose les armes : « Je suis mentalement vidé. Je veux, mais je ne peux pas. C’est aussi frustrant pour moi que pour vous. Très énervant. Je n’ai plus rien, excepté de la colère. » Andrew Garfield finira l’interview pour deux.

Colosse aux pieds d’argile

En sortant de l’hôtel Excelsior, nous nous arrêtons, pour prévenir par texto que l’interview a été escamotée. En contrebas, Mel Gibson est justement en train de monter dans un bateau taxi qui va l’emmener loin du festival, de la presse et de la promotion de son film. Il ne reviendra pas. Les autres journalistes qui ont fait le voyage en seront pour leurs frais. Tout compte fait, l’incident est typique de Mel Gibson, proverbial colosse aux pieds d’argile, systématiquement rattrapé par ses propres faiblesses. Il l’affirmait la veille encore, de manière presque désarmante : « Le plus difficile dans la vie, et j’en fais l’expérience tous les jours, c’est de surmonter sa propre nature faillible. Nous sommes pleins de défauts et nous devons travailler sans cesse à les combattre. C’est ce qui m’a le plus impressionné chez Desmond. » Alors que le festival de Venise lançait la saison des Oscars et le jeu des pronostics qui va avec, chacun se demandait si l’Academy serait prête à pardonner à Gibson ses frasques passées. Au vu de la qualité exceptionnelle de Tu ne tueras point, on voit mal comment un certain nombre de nominations majeures pourraient lui échapper. Restera ensuite à savoir s’il retrouvera la faveur du public, histoire de contredire Fitzgerald, qui disait qu’en Amérique, il n’y a pas de seconde chance.

Tu ne tueras point sort en salles le 9 novembre. Bande-annonce :