DR

Il est complètement injuste de sabrer un film parce que sa production a été un enfer. Avant même de s'asseoir dans la salle, on connaît (trop bien) la genèse infernale des 4 Fantastiques version 2015. Le réalisateur Josh Trank (Chronicle, rigolo film de super-héros en found footage et remake correct d'Akira) aurait perdu le contrôle de son film et aurait dû être remplacé pour le terminer, incapable de donner au studio Fox le produit commandé, un blockbuster d'été calibré (perdant au passage son ticket pour la réalisation d'un futur spin-off de Star Wars). L'histoire classique de l'individu contre le système. "Est-ce que ça a été un film facile à faire ? Non", admet Simon Kinberg, producteur/scénariste/mastermind des super-films chez la Fox, au micro d'Entertainment Weekly. "Ce que je pense, c'est qu'on avait un réalisateur très jeune qui tournait un très gros film. Et un réalisateur dont la personnalité a, pour une raison que j'ignore, attiré les foudres de la presse et celles du public. Donc le film a été perçu différemment des autres. On a respecté le calendrier, on n'a pas dépassé le budget, et au final le film est très fidèle à son idée de départ". Il ne s'agit pas de savoir qui a tort, qui a raison et la vision "gentil petit auteur VS gros méchant studio" est caricaturale. On ne vous apprendra rien en vous disant qu'un blockbuster de studio -création collective par essence- peut être superbe. Et des films aux tournages foirés qui se sont fait défigurer par les studios qui se révèlent être très bons au final, il y en a. Repassez-vous le DVD du 13ème Guerrier, pour voir. Des films qui sont plus puissants qu'eux-mêmes, en fait.

>>> Les Quatre Fantastiques (1994) : le "film qui n’aurait dû être vu par aucun être humain"

Zone négativeN'empêche. Malgré la bonne foi de Kinberg, Trank n'est pas McTiernan et Les 4 Fantastiques de 2015 ne fera pas partie des films réussis envers et contre tout. La première partie du film est assez pénible à voir. Après un prologue qui scelle l'amitié de Red Richards, génie surdoué inventant un téléporteur dans son garage, et Ben Grimm, enfant maltraité par son frangin dans la casse familiale, saut dans le temps de sept ans et voilà les héros incarnés par Miles Teller (28 ans) et Jamie Bell (29 ans), censés joués des lycéens de 17 ans. Ca ne passe pas car les deux ont déjà accompli leur transformation en acteurs adultes (depuis 15 ans et Billy Elliot pour Bell et depuis Whiplash pour Teller). On n'y croit pas et même s'ils font de leur mieux ils se cognent très vite dans le cadre d'une histoire hyper maladroite et d'une direction inexistante. Red est repéré par un scientifique gérant une fondation (l'Institut Baxter) qui planche sur une machine identique à la sienne mais en plus gros. Cette fondation rêve d'explorer/exploiter une mystérieuse dimension parallèle - la "Zone négative" de l'univers des BD Marvel ? - à laquelle la machine donne accès. Bourrée de clichés et de dialogues creux, cette première partie sent le reshoot à plein nez, surtout lorsque que tant de scènes promises par la bande-annonce sont portées disparues dans la twilight zone d'une post-production difficile. Où est passé le développement du personnage de Ben Grimm ? Personne ne s'étonne qu'un jeune ingénieur de génie mal rasé à la Anonymous s'appelle Victor Von Doom ? Passons. Une fois la machine construite et fonctionnelle, les boss de l'Institut Baxter décident de passer le relais à la NASA. Nos héros veulent la gloire avant eux et partent explorer la Zone négative en douce. Problème : contaminés par une énergie verte aux capacités tératologiques, ils vont développer des pouvoirs bizarres pendant que Doom disparaît dans la Zone.

AkiratéLa deuxième partie est plus réussie et exprime clairement une vision de cinéma - c'est vraisemblablement l'apport de Josh Trank - : un an après le drame les héros sont récupérés par l'armée qui veut en faire des armes vivantes. La Chose est envoyée sur des théâtres d'opération pendant que la Torche (Michael B. Jordan est très bon mais il fait ce qu'il peut) et la Femme invisible s'entraînent pour devenir des operatives. Plus sombre, plus tenue, plus glauque (le réveil de Red Richards qui découvre son corps élastique, la souffrance de la Chose dans son corps de pierre), plus violente... Pendant une vingtaine de minutes, le film est solide, tient bon, raconte quelque chose, va quelque part. Les personnages prennent de la gravité, de l'épaisseur. Et quand Doom -au character design très réussi et flippant tant qu'on y est- revient de la Zone, au cours d'une brève bouffée de violence où Trank cite explicitement Katsuhiro Otomo   (un carnage télékinésique en travelling dans les couloirs d'une base), on se surprend même à penser que le film pourrait être finalement réussi. Et puis boum : la baston finale des héros contre Doom, d'une banalité affolante, vient tout gâcher. La conclusion consternante fera soupirer encore longtemps après. Et pas de caméo de Deadpool ou Wolverine pour tenter de sauver les meubles, pas même en scène post-générique. On est loin du sympathique bordel de The Amazing Spider-Man : Le Destin d'un héros, film raté et boursouflé mais qui avait le mérite d'enchaîner les délires à la façon d'un enfant de sept ans recopiant ses comics préférés avec la frénésie de la jeunesse.

 

 

 

Fantastique fourL'impression générale reste celle d'un beau gâchis. Gâchis d'une vision régénérante à la Batman Begins des FF, gâchis d'un très beau casting qui aurait pu, qui aurait dû, faire des choses fantastiques. "Je suis fier du résultat. Ce n'est pas un désastre. C'est un bon film", conclut Kinberg dans le papier d'EW. "Vous l'avez rendu moche", grogne Red Richards en voyant la version militaire, tristement fonctionnelle, de son téléporteur bricolé dans son garage. On imagine que c'est ce que dirait Josh Trank en voyant son film terminé devenu monstre à deux têtes. Les 4 Fantastiques n'a donc malheureusement pas survécu au conflit entre les deux visions du sujet, entre le divertissement teenage PG13 et un reboot dark et réaliste, le premier ayant colmaté les trous du second et la chirurgie n'a pas réussi. La first family de Marvel ne pouvait pas survivre au réalisme. Et la souffrance et l'hubris ont gagné. La souffrance et l'hubris d'ados boostés dans une ambiance ras-du-sol ? Trank avait de toutes façons déjà fait ce film, il s'appelait Chronicle et c'était vraiment pas mal.

Sylvestre Picard (@sylvestrepicard)

Bande-annonce des 4 Fantastiques, en salles le 5 août :