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Jean-Pierre Bacri est en forme. On peut le constater dans La vie très privée de Monsieur Sim de Michel Leclerc et dans l’entretien qu’il nous a accordé.

Onze films en quinze ans. Jean-Pierre Bacri n’est pas à proprement parler un acteur boulimique, ce qui rend ses apparitions à l’écran précieuses. Sa dernière en date dans l’excellent La vie très privée de Monsieur Sim l’est particulièrement puisqu’il est de tous les plans. Une aubaine pour les fans de cette personnalité atypique, éternelle incarnation du Français bougon dont on oublie un peu la finesse du jeu tant il vampirise ses rôles. Tour à tout désopilant quand il joue l’ébahissement sincère, attendrissant puis pathétique quand il devient complice avec un GPS « femelle » qu’il a baptisé Emmanuelle, inquiétant quand il sombre dans la dépression profonde, il montre dans …Monsieur Sim -portrait d’un homme en bout de course- l’étendue d’un talent qu’on aurait tort de sous-estimer. L’interview qui suit le prouve : il ne faut pas le contrarier.

Un film centré essentiellement sur vous, ce n’était plus arrivé depuis Kennedy et moi en 1999. N’aviez-vous plus envie d’occuper seul l’affiche ou l’opportunité ne s’est-elle pas présentée ?

Vous oubliez Cherchez Hortense (Pascal Bonitzer, 2012) où j’étais très présent à l’image… Vous soulignez quelque chose qui correspond en effet à une volonté de ma part, et ce, depuis que j’écris avec Agnès –Jaoui. On n’est pas fans des films centrés sur des couples par exemple, avec des faire-valoir autour qui n’ont que des scènes inintéressantes ou indigentes à jouer. On fait appel à des acteurs pour qu’ils assument de vrais rôles. Un esprit de troupe nous anime, en quelque sorte. C’est devenu notre goût, comme une habitude devient un goût. Là, on vient de commencer à écrire un nouveau film. Au début, il y avait trois-quatre personnages principaux, puis cinq. On devrait finir avec six ou sept.

Michel Leclerc croit savoir que vous refusez beaucoup de rôles, y compris à lui par le passé…

(coupant) Oui, c’est ce qu’il dit. Je ne m’en souviens pas.

Diriez-vous que vous êtes intransigeant sur la qualité de ce qu’on vous propose ?

Absolument. Depuis nos premières pièces et nos premiers films, je suis à l’abri matériellement. Je n’ai pas flambé mon argent en achetant des maisons ou des chevaux… Je ne dépends de personne et, partant de là, je ne suis pas obligé de tourner des trucs approximatifs ou moyens. J’ai aussi une vie à laquelle j’accorde autant, sinon plus, d’importance qu’au cinéma.

Déplorez-vous une certaine paresse, sinon une pauvreté, au niveau des scénarios en France ?

Je ne le déplore pas, je le constate. Quand vous y réfléchissez, c’est normal : il n’y a pas de génie ou de grand talent qui émerge tous les ans. Sur dix scénarios, il y en a statistiquement six ou sept qui ne valent rien. En vingt ans, je n’ai pas vu d’évolution : je lis toujours les mêmes merdes ! (rires)

J’imagine que le scénario envoyé par Michel Leclerc était, lui, satisfaisant.

Oui. De A à Z. Je l’ai trouvé extrêmement singulier, bien écrit.

Aviez-vous lu le livre de Jonathan Coe ?

Non, et je n’avais pas envie de comparer. J’ai des espèces de travers de scénariste qui m’auraient rendu plus polluant qu’autre chose…

Quand vous acceptez un rôle, vous êtes acteur, point ?

Oh oui ! Je n’ai surtout pas de velléité de réalisation ni aucune appétence pour la technique. Je ne suis sensible qu’au texte et aux acteurs. Quand je vois du Pagnol, je suis satisfait. Une scène avec des gens assis à table écrite par le Woody Allen des grands jours, avec peu de mouvements de caméra et une image moyenne, ça me va aussi.

Le cinéma visuel et organique, ça vous intéresse quand même ?

Ça peut me parler, je peux même trouver ça beau, mais je ne cultive pas ça spécialement.

Dans La vie très privée de monsieur Sim, vous jouez, du moins au début de l’histoire, un dépressif. Vous êtes-vous dit, « oh non, pas encore ! » ?

C’est vous qui le dites. Vous avez le choix de ne pas aller au cinéma si vous n’avez pas envie de me voir.

Je veux dire que l’image du personnage ronchon et dépressif vous colle un peu à la peau.

C’est une étiquette. On me dit en l’occurrence que c’est un personnage assez nouveau pour moi, mais je n’ai pas trop envie de me justifier. Quand vous me parlez de « dépressif », pour le coup ça me déprime. C’est une façon réductrice de voir les choses. Chacun se construit une identité en fonction d’une angoisse existentielle partagée par tous. Donc, jouer des dépressifs, pour moi ça ne veut rien dire. Je vais vers des choses humaines qui font écho en moi. Je n’ai aucune envie de servir des histoires conventionnelles où tout le monde va très bien.

Des personnages archétypaux tels que ceux des Tontons Flingueurs, par exemple, ce n’est pas pour vous ?

Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. Si c’est bien écrit, pourquoi pas. Je ne sais pas si vous le savez, mais ça m’est arrivé de faire des films très drôles. Je ne vais pas tous vous les lister, mais des personnages à la Tontons flingueurs, j’en ai déjà joué.

Il y a chez Sim une espèce de folie et de dimension métaphysique absentes de vos rôles habituels.

Je ne sais pas. Un metteur en scène sur deux vous dit : « je crois que tu ne l’as encore jamais fait. » Je n’ai pas de prise sur ce genre de commentaire.

Parler à un GPS avec empathie comme le fait ce Sim en perdition, c’est facile ?

C’est un peu chiant pour dire la vérité. Il n’y rien de mieux qu’une personne pour vous donner la réplique.

Avez-vous vu Her ?

Oui. Je n’ai pas adoré. Je ne crois pas qu’on puisse tomber amoureux d’un pur esprit même s’il est extrêmement sophistiqué.

Mais, moi, je crois que vous êtes amoureux de votre GPS dans le film !

Tant mieux, mais, contrairement au personnage joué par Joaquin Phoenix, Sim ne sort pas de son trou. Plus il parle au GPS, plus il s’enfonce. Son amour n’est pas conscientisé comme celui de Phoenix dans Her.

Vous faites partie de ces acteurs qui ont une présence à l’écran tellement fortes qu’elle éclipse jusqu’au personnage. On a l’impression que les films viennent à vous plus que vous venez au film.

Je suis d’accord. Je fais en général zéro effort en termes de propositions, allez, disons, 0,4 pour être honnête. Je m’approprie les personnages parce que je ne sais pas parler une autre langue que la mienne. C’est sans doute pour ça que je refuse beaucoup de rôles avec lesquels je n’ai aucune affinité. Je déteste par exemple les rôles d’amoureux transis. J’en ai fait un une fois, et je ne me suis jamais autant emmerdé sur un tournage. Le cliché de l’amour au cinéma me paraît insurmontable. Il est très rare que ça fonctionne, à part dans Les Enchaînés d’Hitchcock : elle le rejette parce qu’il la prend pour une pute ; il la rejette parce qu’elle a accepté cette mission d’infiltration auprès d’un autre homme… Là, j’y crois, là, je vois des gens qui s’aiment. On sort du sentimentalisme et des violons. La plupart du temps, c’est tellement convenu. Et Dieu sait que j’aime l’amour dans la vie !

Dans Le goût des autres, vous incarniez un super amoureux.

Parce qu’on l’a écrit à notre façon. Ça ne rentrait pas dans les schémas habituels. Il est touchant et crédible parce qu’il n’y arrive pas.

Vous êtes plus content quand on souligne vos qualités en tant qu’auteur ou en tant qu’acteur ?

Je dirais en tant qu’acteur pour la vanité et en tant qu’auteur pour l’orgueil. Être considéré comme auteur, ça compte pour moi qui suis d’extraction modeste. Molière a joué dans toutes ses pièces, pourtant on ne retient que l’auteur.

En France, il y a des Luchini movies, comme il y a des Bacri movies, des films qu’on va voir pour les acteurs et, accessoirement, pour l’histoire. Avez-vous conscience de cristalliser sur votre personne un tel amour du public ?

Je n’y crois pas trop. Il m’est arrivé de faire des bons films comme Adieu Gary ou Avant l’aube qui n’ont pas marché. S’il y avait des « Bacri movies », comme vous dites, que les gens iraient voir les yeux fermés, ils seraient allés à ceux-là aussi.

J’ai quand même l’impression qu’un film avec vous est d’abord un documentaire sur vous. Michel Leclerc m’a confié qu’il avait ce sentiment en vous filmant.

Alors là, franchement, c’est la première fois qu’on me dit ça. Parole. Mais vous trouvez que je suis un acteur ou pas ? Il y a comme une contradiction dans ce que vous dites.

Votre présence à l’écran est telle qu’on a l’impression d’une grande proximité avec vous, de retrouver un vieux pote dont les films viennent de temps en temps nous donner des nouvelles.

OK. J’entends ce que vous dites.

Vous évoquiez au début de l’entretien un film que vous êtes en train d’écrire avec Agnès. On peut en savoir un peu plus ?

Il nous reste dix-quinze séquences à écrire. Je peux vous dire notre titre de travail qui vous donnera une petite idée : Place Publique.

Les événements tragiques qu’on vit en ce moment peuvent-ils influencer votre écriture ?

Je ne le souhaite pas même si, de loin, on évoque cette question. Ce serait opportuniste et un peu stupide d’exploiter un sujet aussi innommable. Tout a été dit et bien dit, je trouve. J’écoutais ce matin sur France Culture un commentateur talentueux dire un truc hyper juste : ces terroristes ne sont ni des délinquants ni des combattants. Un délinquant vole pour être plus heureux matériellement, il fuit, il part en cavale, il aime la vie ; un combattant ne tue pas des femmes et des enfants à l’aveuglette, il est habillé en militaire et il tue d’autres mecs habillés en militaires. Les terroristes sont des sauvages, des barbares, ils s’en foutent de la mort. Qu’est-ce que vous voulez faire avec ça ?

La réalisation, vous n’y songez définitivement pas ?

Jamais de la vie. Je suis trop paresseux. Au bout de quatre jours en salle de montage, j’ai l’impression d’être en prison ! Quand on joue ou quand on écrit, on vous laisse relativement peinard.

@chris_narbonne